Entre urbanisme sécuritaire et politique répressive : la Z.S.P

Entre urbanisme sécuritaire et politique répressive : la Z.S.P

 

On savait que le rose du Parti Socialiste se délavait facilement, et que le poing qui symbolisait la lutte des travailleurs avait tendance à seffacer, laissant à la fleur la charge denthousiasmer militants et électeurs. La dérive sécuritaire du PS, si on peut parler de dérive, a son histoire inscrite dans celle de la social-démocratie européenne. Dès ses origines, le ver était dans le fruit. Son prévisible ralliement à lordre bourgeois en 1914 ouvrait sur un siècle de vilenies qui depuis cette date lui donnent quitus auprès des puissants. Rappelons nous quen 1988, déjà, Pierre Joxe, alors ministre de lintérieur sous Mitterrand, avait pris des mesures pour contenir la révolte dune partie de la jeunesse des quartiers ouvriers. Les années passant, telles une « Valls » à plein temps, le PS sest départi de ses dernières guenilles plébéiennes. Il revêt aujourdhui le costume dune « gauche de gouvernement » adoptant le style, les mots et les pratiques de ses prédécesseurs.

 

 

Logique policière et histoire de « camaraderie »…

 

En 1980, lorsque Manuel Walls n’avait que 18 ans, il était membre des jeunes « rocardiens ». A cette époque, et à l’université de Paris-Tolbiac, il fait la rencontre de copains, tels que : Alain Bauer, et Stéphane Fouks, avec qui il noue une amitié inébranlable. Alain Bauer a récemment déclaré dans le journal « Le Monde » à propos de sa relation avec Valls : « Sur les bancs de la fac, nous étions déjà très sociauxdémocrates, pas très re-faiseurs de monde… ». Il se définit aujourd’hui comme « consultant en sécurité », mais surtout criminologue et expert en vidéosurveillance. Il sera proche conseiller de Nicolas Sarkozy sur tous les dossiers touchant à la sécurité en qualité de flicologue (1). En 1998, il publie « Violences et insécurité urbaines » avec Xavier Raufer, un ancien militant de la droite fasciste, passé à la droite classique via les réseaux patronaux de la métallurgie, l’UIMM. En 2006, Sarkozy le décore de « l’Ordre National du Mérite » pour ses fonctions de ministre de l’intérieur, cérémonie où étaient conviés Manuel Valls et Stéphane Fouk. Ce dernier, s’il faut encore le présenter, était conseiller en communication, désormais président de l’entreprise HAVAS, une affaire florissante grâce aux milieux politiques. Désormais chacun veut son « Fouks », chacun réclame son expert en “relation presse” issu de cette agence, jusqu’au FMI… Alors, forcément, lorsque que l’on a campé comme Manuel Valls le rôle du ministre de l’intérieur au sein d’un gouvernement « de gauche » appelé à rompre avec la politique précédente, cette proximité avec un conseiller sécurité classé à droite suscite de l’intérêt… Et voilà comment s’établit le lien entre la politique du précédent gouvernement et celle de l’actuel, en tous points identiques.

 

Quest ce quune Zone de Sécurité Prioritaire ?

 

Ce dispositif de contrôle social a été instauré en juillet 2012, « en fonction des besoins de sécuritéexprimés par la population » selon l’annonce faite par le ministère de l’intérieur. Ces zones sont définies sur des critères relatifs à « linsécurité et aux déséquilibres socio-économiques constatés ». Depuis 2013, 64 territoires sont concernés par ce dispositif. Le ministère de l’intérieur nous explique sur son site qu’elles mobilisent « … tous les acteurs de la police nationale, de la sécurité publique, de la police judiciaire, de la la PAF, les CRS Lenjeu est bien dobtenir sur le terrain un effet multiplicateur grâce à laction conjointe des services, chacun apportant son savoir-faire et sa « valeur ajoutée » au dispositif global.

  • Mobilisation qui doit déboucher sur des résultats tangibles. Il sagit de faire baisser la délinquance et « daméliorer concrètement » les conditions de vie des habitants des quartiers concernés.
  • Tout cela ne peut se faire sans la collaboration active de tous les partenaires locaux de la police nationale : justice, éducation nationale, municipalités, bailleurs, associations etc et bien sûr, les habitants, qui doivent non seulement être parfaitement informés, mais encore régulièrement consultés… »

Les ZSP fusionnent donc les acteurs et les missions dans une même intention répressive. Il s’agit là des mêmes vieilles recettes remises incessamment au goût du jour. Elles se veulent un gage donné à un électorat qui désormais tourne le dos à la gauche. Elles illustrent à leur manière terrain, l’opportunisme qui a toujours tenu lieu de boussole aux sociaux-démocrates.

C’est dans ce cadre qu’un nouveau bureau de police a été inauguré le 21 février dernier, dans le quartier du Chemin Vert à Boulogne-sur-mer. Depuis, cinq nouveaux agents des forces de l’ordre tentent « d’y endiguer » la délinquance. Ces fonctionnaires appellent les habitants à témoigner, prendre des photos… Sur les fameux « réseaux sociaux » en ligne, des habitants du quartier apportent leurs commentaires. On peut y lire (avec tout les précautions d’usage) que certaines personnes sont contrôlés parfois quatre ou cinq fois dans la même journée. Les pratiques policières qui ont cours dans les grandes agglomérations sont ainsi importées dans les villes de province. La ZSP boulonnaise est classée au deuxième rang régional, juste derrière Roubaix. On imagine que les galons pris dernièrement par l’actuel maire de la ville lui ont octroyé des facilités et ouvert les portes de fameux « moyens supplémentaires »…

 

La ZSP dans le boulonnais

Dans le boulonnais, les ZSP définies sont :

  • les quartiers du Chemin Vert,
  • ZAC Beaurepaire,
  • Marlborough – Moka,
  • Le Portel,

D’après des études relatées dans la presse locale, en 2013, il y aurait eu une baisse de 35 % de la délinquance en 4 mois. Ceci serait le « résultat » d’une présence accrue de fonctionnaires de police sur le terrain, d’une collaboration plus efficace avec les partenaires sociaux, de l’installation de nouveaux matériels (lecteur de plaques d’immatriculation en temps réel, VTT pour les agents de police, caméras de surveillance, etc.). Cela avec le renfort des la BAC et de 25 policiers de Coquelles, qui viennent en sécurisation de la ZSP, ceux-là même qui ont l’habitude de traquer les sans-papiers de Calais. Le préfet a nommé un intervenant social dans la ZSP boulonnaise, pour coordonner les actions de sécurité (en clair : de pistages, de contrôles et d’interpellations). Il s’agit d’un ancien capitaine de police, à la retraite. Comme quoi, en soi, la répression n’est pas qu’une simple fonction, elle peut-être pour certains une vocation…

 

La population ciblée par la ZSP

Une ZSP se singularise par le fait que l’on peut facilement y mesurer des écarts très importants avec la moyenne nationale en ce qui concerne toute une série d’indicateurs démographiques, économiques et sociaux. Les caractéristiques principales d’une ZSP sont : la concentration de familles nombreuses dont les membres appartiennent exclusivement au prolétariat. La moyenne d’âge y est plus basse que partout ailleurs avec plus de 50 % de la population qui a moins de 25 ans. Cette homogénéité sociale semble très importants sur le plan de la psychologie collective. Il suffit de rencontrer les habitants pour comprendre qu’il existe parmi eux un sentiment de différence ressenti et exprimé vis à vis du reste de la société.

Il faut donc comprendre le projet de « rénovation urbaine » comme le Cheval de Troie qui disloquera une communauté humaine et sociale jugée « irrégulière ». Cela passera par la sécurisation d’un espace comme le quartier de Transition, par exemple, grâce à un dispositif de surveillance et de contrôle de la population. La réhabilitation conduira à éclater le groupe social désigné en repoussant les plus pauvres de ses membres vers les logements sociaux de la périphérie.

 

On se fait un bar sous surveillance ?

Nous avions immédiatement réagi lors de l’installation par les socialistes de caméras de vidéosurveillance dans les rues de Boulogne-sur-Mer (2). Des caméras apparues dès la mise en place de la ZSP, sous le mandat de l’ex-mairesse par intérim. Elles ont pour but, nous dit-on, de dissuader les fauteurs de troubles mais n’ont semble-t-il pas effrayé les braqueurs de ces derniers mois… Fixées en centre-ville d’abord pour flatter la petite bourgeoise commerçante et assurer les arrières de la social–démocratie en vue des prochaines élections, elles ont d’abord comme fonction de faire accepter à la population d’être contrôler en tous lieux et à tout moment. Sans oublier, au passage, de remplir les poches des amis d’Alain Bauer, ces patrons de la surveillance qui se sucrent sur le dos des municipalités de gauche converties, sur ses conseils, à l’idéologie sécuritaire.

 

Restez vigilants, vos voisins vous observent :

Et comme si cela ne suffisait pas en matière de contrôle et de répression, un programme venu des Etats-Unis a vu le jour en France, et dans le boulonnais… l’opération « Voisins vigilants ». Il s’agit de surveiller le voisinage, de prendre des photos au moindre soupçon, d’appeler la police, de poster des alertes sur leur site …  Les villes entrées dans le dispositif sont munies d’un panneau à l’entrée (comme celui des « villes fleuries ») et les adhérents obtiennent une breloque officielle de « citoyen volontaire », une médaille pour être des bénévoles de la délation, à plein temps, du concept « coproduction de la sécurité », très à la mode dans les démocraties. Le service est mis en place par la police nationale par le truchement de la loi de la prévention de la délinquance (LDP).

 

Stratégie de la tension, domination, persécution :

La civilisation capitaliste injecte en permanence le venin de la tension, c’est un de ses ressorts. Et pour conjurer les contradictions qui la minent, elle entretient la division au sein même du prolétariat. Elle se doit de fabriquer en permanence de nouvelles figures inquiétantes, déclinaison renouvelée de la « classe laborieuse », « classe dangereuse » : « sans-papiers », « chômeurs », « jeune des cités »… Cette forme de domination, régulée techniquement et rationnellement puise dans les répertoires contre insurrectionnels, coloniaux et militaires, pour maintenir le couvercle sur la marmite. La même rengaine politique qui permet de contrôler la population en instrumentalisant la peur, en promouvant l’individualisme, le chacun pour soi, et au final, le tous contre tous.

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(1) Chercheur pour qui le préventif se confond avec le répressif.

(2) Le texte « Vidéo – surveillance à Boulogne sur mer, de la proximité des élections municipales, de la petite bourgeoisie social-démocrate locale et de ses caméras de surveillance » est consultable ou téléchargeable sous forme de « quatre pages » sur le blog : en cliquant ici

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