Métropolisation du Boulonnais : l’envers du décor

Métropolisation du Boulonnais : l’envers du décor

 

On le voit, la politique de métropolisation et d’organisation et de gestion rêvée dans le SCOT local repose sur la conception du territoire comme une identité en soi, nécessitant aménagement et exploitation de ses richesses. Si la vente de l’image de marque de cette entité

territoriale aspire à un développement très tendance durable/ mixité/futurisme/tourisme…, il va être difficile de s’affranchir de la réalité de la population résiduelle de la grandeur industrielle et halieutique traditionnelles du Boulonnais.

Jetons un œil sur la carte postale avant la retouche photoScot.

S’il est un fil conducteur au projet de métropolisation du Boulonnais, c’est bien la situation économique, sociale et sanitaire désastreuse de la population locale. En effet, après avoir subi les contraintes de la production industrielle, les ouvriers et ouvrières, de la sidérurgie et du secteur halieutique notamment, sont aujourd’hui cassés. À plus d’un titre.

Parce qu’il est devenu improductif – et coûteux – par fait de maladie, d’épuisement, de vieillesse ou simplement pour cause de coût salarial exorbitant pour l’employeur, les programmateurs de « l’expression d’une ambition » (1) doivent se résoudre à transfuser du sang frais pour remplacer son prolétariat exsangue.

 

Une déchéance chiffrée

 

Les auteurs du document (SCOT) le reconnaissent en effet dans leur diagnostic, la population du boulonnais vieillit statistiquement moins parce que sa longévité s’allonge qu’à cause du départ des jeunes qui vont tenter leur chance ailleurs.

 

Parallèlement et pour mémoire, 11,3 % des décès dus à une maladie professionnelle, 6,3 % aux accidents de travail et 3,4 % à un accident de trajet constatés en France surviennent dans le Nord Pas-de-Calais. (2)

Notons encore que l’ICM (Indice comparatif de mortalité, qui indique les taux comparés de la mortalité à différentes échelles de territoire) (3) âges et sexes confondus sont respectivement de 135,6 pour la région et 149 pour la CAB; et de 141,4, 158,3 et 128,6 en ce qui concerne la mortalité prématurée ! Les causes de ces départs précipités sont multiples. Parmi celles-ci :

  • – la mortalité en lien avec les maladies cérébrovasculaires, selon les mêmes sources atteint des 145,7 en région, 192,9 sur la CAB…
  • – les tumeurs malignes affichent des indices de134 pour la région et 151,1 pour la CAB…
  • – les décès liés à l’abus d’alcool présentent dramatiquement un ICM de168,2 pour le Nord Pas-de-Calais et de 239 pour la communauté d’Agglo !
  • – enfin, le taux de suicide atteignait 142 (169 pour les moins de 65 ans) sur la Communauté d’agglo du Boulonnais – 143 (228 pour les moins de 65ans) à Boulogne-sur-mer -. (4)

 

Signalons que les deux dernières données citées sont souvent liées. Les passages à l’acte trouvent  souvent leurs causes dans les situations sociales et économiques, sanitaires physiques et psychologiques dégradées de ce qu’il faut appeler des victimes. (5)

Et si les chiffres ne disent pas explicitement la superposition des risques socio-économiques et sanitaires par CSP, la réapparition de la tuberculose en 2012 dans le quartier de la Tour du Renard à Outreau est révélatrice des conditions d’existence des plus pauvres de l’agglomération.

 

Elle assène la violence de la « désespérance » de vie du Boulonnais, emblématique de la fracture générale entre les classes de la naissance à la mort.

 

Du neuf avec du vieux

 

Les néo-Boulonnais viendraient combler en bonne intelligence avec elle le manque à consommer d’une population locale, paupérisée et peu garante d’un avenir radieux de l’espace qu’elle a construit, enrichi, vécu. Le procès des beaux jours de l’agglomération est pourtant le leur : celui de la production industrielle, celui du salariat dans sa dimension la plus absolue.

 

Selon le schéma proposé, le prolétariat local, désormais dévalué et inutile puisque retraité avant l’heure, bien que l’âge légal de la retraite ne cesse de reculer – et l’actuel gouvernement persiste et co-signe avec le MEDEF -, vieillissant pour partie et malgré tout, est éjecté de la reproduction pérenne du capital.

De variable d’ajustement fondamentale dans la sphère industrielle, il va devenir l’enjeu des emplois de service à la personne. Coup double : non seulement on ne le laisse pas tomber mais il va être générateur de jobs dans le tertiaire. Solidarité et emploi : presque  le socialisme!

Plus prosaïquement, sous couvert du souci, même sincère, d’accompagner les vieux dans leur quotidien rétréci, il s’agit de se débarrasser en douceur d’une génération CNR (6) qui s’est battue et imposée par une nouvelle, plus docile.

 

Et si l’argent coulait à flots ?

 

La griserie du débarquement de croisiéristes britanniques descendus de la Balck Watch l’année dernière et le débarquement des yankees de l’Azamara a achevé d’enorgueillir Boulogne-sur-Mer, déjà classée commune touristique depuis 2011 et qui a obtenu le label « Station Classée de Tourisme » en décembre dernier. (7)

L’afflux de touristes escompté sera donc profitable aux commerçants – 120 boutiques ont ouvert exprès lundi le 9 juin (en heures sup les vendeuses ?) -, du moins à l’hôtellerie/restauration et aux marchands de gadgets. Le gros des boutiques du centre-ville étant constitué de magasins de mode made in Bengladesh, de téléphones portables (made in…) et d’agences immobilières en guerre ouverte permanente.

Les commerces dits de proximité, répondant aux besoins premiers sont de plus en plus des magasins franchisés aux enseignes de la grande distribution, qui ceinture déjà depuis plus de 40 ans de ses super/hypermarchés les banlieues des villes-mères (étymologie de métropole). Et l’on ne compte plus, en centre-ville les rideaux baissés : à céder.

 

Le programme immobilier du SCOT prévoit donc en vitrine force construction de structures de luxe et bien sûr pourvoyeuse d’emplois. Les grèves du petit personnel des palaces cannois (dont le Martinez, l’ex-Noga Hilton, le Majestic ou le 4 étoiles JW Marriott Palais Stéphanie), du Métropole à Monte Carlo ou du Westin Paris, du Lutetia à Paris de ces dernières années ont mis en lumière ses conditions de travail. Ne parlons pas du sort des employé-e-s sous-déclaré-e-s et surexploité-e-s dans les établissements plus communs, notamment en période… touristique (8). Dans la même veine, des personnels en grève de quelques casinos, dont celui de Berk (9), avaient saboté la Saint Sylvestre 2006.

 

On ne voit pas pourquoi les emplois promis dans un secteur aux contours aussi flous ne relèveraient miraculeusement pas, dans le Boulonnais, de la domesticité pressurée.

 

Les turbo-cadres attaquent la falaise

 

Tout d’abord, force est de constater que la politique de métropolisation est davantage orientée par les lieux qu’en fonction des gens. Pour le dire autrement, il s’agit de répartir des populations sur un territoire, non pas à partir de leur désir mais en fonction des besoins que les décideurs publics et privés leur attribuent. (10) Comme sur un jeu de plateau – qui pour le coup est loin du fameux « échiquier politique » -. Les promoteurs du plan de métropolisation local auront pourtant nécessité de faire entrer leurs concepts supra-politiques dans les réalités sociales.

 

Pour palier au vieillissement et à la difficile reconversion de ses travailleurs déclassés (11), le SCOT table toujours sur la pêche au gros : attirer dans ses filets les jeunes diplômés et les CSP +. Des têtes d’œuf pour remplacer la main d’œuvre. Il conviendra donc de procéder aux aménagements urbains – et rurbains – pour « fixer » sur le littoral et son immédiat arrière pays ces nouveaux résidents. Si les uns continuent à travailler, dans la métropole lilloise notamment, les autres viendront couler des jours heureux et combler la perte d’attractivité des pôles centraux et ruraux. Et c’est des attentes… attendues de ces classes moyennes reboostées que doit découler l’organisation socio-spaciale de l’entité territoriale CAB/CCDS. (12)

 

Vous dites « mixité sociale » ?

 

« De plus en plus de chercheurs considèrent que l’enjeu est avant tout la solidarité redistributive et que cette solidarité ne passe pas par un mélange social plus ou moins imposé. » (13).

Un premier enjeu est celui de l’école. Il n’est pas des moindres puisque déterminant dans les choix d’installation des CSP + et jeunes diplômés qui vont succomber à l’attrait de la métropole du Boulonnais. En effet ces couches moyennes supérieures auront à cœur de scolariser leurs enfants dans des établissements à la réputation des moins anxiogènes. Première raison d’éviter les quartiers stigmatisés. Carte scolaire ou pas, logements sociaux neufs et/ou confortables ou pas, ce sont les quartiers les mieux famés qui seront privilégiés. Et puis il reste l’école privée, non ? Première césure.

 

Ensuite, il ne faut s’attendre qu’à peu d’engouement pour la proximité avec des populations médiatiquement sulfureuses. Et la volonté du vivre ensemble se cassera vite sur le mur de l’éloignement des valeurs, des modes de vie, des centres d’intérêt, de la simple façon de parler. On peut douter dans la foulée de la volonté des arrivants à servir de caution à la réhabilitation « morale » et à l’évidence sociale de quartiers en zone de sécurité prioritaire (Voir l’article sur l’aspect sécuritaire), incluant des espaces occupés par des « gens du voyage » de surcroît ! Il faut prendre en compte en effet l’impact de la considération de ces quartiers, qui sont passés d’ouvriers à populaires pour devenir défavorisés puis en difficulté et enfin pour tout dire : pauvres. Aussi la sélection des habitants locaux est-elle primordiale, quant à leurs antécédents comme au regard de leur « projet de vie », pour continuer à jouir de leur quartier réurbanisé à hauteur du statut social de leurs nouveaux concitoyens. Les incapables, les récalcitrants, les irrécupérables seront orientés vers d’autres solutions.

Reste la campagne. Là encore on imagine la possibilité de s’installer à Neufchâtel-Hardelot placée au 4e rang des villes les plus riches parmi les 895 communes du Pas-de-Calais et dont les résidents croient autant que nous à la mixité sociale. L’installation dans des bourgs, ou plutôt dans les lotissements qui en décorent l’accès fait partie des plans. Le problème ici repose sur le paradoxe que les rurbains en s’installant démolissent précisément ce qu’ils viennent chercher : « authenticité », isolement, art de vivre et paysage campagnard. Par charité, l’on passera sous silence les multiples conflits ouverts entre néoruraux et paysans voire les municipalités, un peu partout en France, pour cause d’inadaptabilité aux coqs, cloches et autres odeurs qui font perdre tout sens… urbain.

 

La dimension culturelle enfin est présente au premier plan dans le projet annoncé. Nous avons déjà évoqué dans nos précédents numéros les enjeux et intérêts des patrimoines bâtis, naturels et thématiques du Boulonnais tout en en soulignant les contradictions. La totalité des « événements » liés à la tradition sont institutionnalisés, muséifiés, folklorisés. À n’en pas douter les « bobos » attendus en auront leur compte de pittoresque. Au-delà de l’aspect vendeur d’un certain nombre de manifestations et de leurs produits dérivés, il faut se pencher sur l’aspect populaire de la culture.

Ici, l’on aspire au lien social au travers de la « production culturelle ». Or, les cadres sociaux d’expression spontanée finiront par disparaître. Les espaces – de moins en moins – publics vont se réduire comme peau de chagrin. Il suffit pour s’en convaincre de regarder La référence régionale : la métropole Lilloise qui peut tout à la fois devenir capitale officielle de la Culture en 2003 et organiser la fermeture des cafés-concert (14) comme elle combat les espaces alternatifs de diffusion d’idées et de débat ouvert (à l’instar de la librairie l’Insoumise)…

 

Alors, tous ces nouveaux voisins vont-ils créer de la cohésion sociale ? Rien n’est moins sûr.

« Les systèmes sociaux métropolitains constituent aussi d’implacables machines à trier et à canaliser les individus. Ils distribuent et répartissent hommes et femmes selon leurs moyens économiques, parfois en fonction de leurs appartenances ethniques et culturelles. Même sans qu’une coercition réelle soit exercée par des appareils ou des agents ouvertement répressifs, la métropolisation assigne (au moins économiquement) à résidence. Elle confère une ampleur accrue aux phénomènes anciens de ségrégation/segmentation sociale et spatiale. » (15)

Une longue période de transition (!) sera nécessaire pour que des deux populations brutalement confrontées ne subsiste qu’une seule. Le temps d’une dispersion/dislocation lente et régulière de la classe ouvrière des villes comme des campagnes.

 

Nous répondons « lutte des classes » !

 

Car, malgré leurs efforts désespérés et désespérants, les bourgeoisies politique, financière et entrepreneuriale, à haute gouvernance ajoutée par la métropolisation, n’ont à l’évidence pas d’autre issue que de plaquer une vision politique macro-économique sur des situations locales jugées archaïques. Après s’être débarrassé du fardeau ouvrier, il faut maintenant reconquérir des classes de plus en plus moyennes, ne serait-ce que pour leur fort potentiel électoral. Le PS a depuis des décennies adhéré le club des partis dégagés des ouvrier-ères-s, tout en les jetant en pâture au FN qui finira par les broyer (vous savez bien : un « peuple » plus un chef égale…). À toutes choses égales et le but étant de toute façon ailleurs, les inégalités subsisteront puisque les intérêts des classes en présence sont diamétralement opposés.

 

La métropolisation en œuvre permettra surtout une répartition territoriale de la pauvreté. Avec  deux effets escomptés : la fragmentation qui atomisera les foyers de résistance potentiels, ses traces diluées dans la masse et l’espace qui ne gâteront pas l’image de marque d’un littoral socialement aplani.

 

Pourtant, en retour, la constellation des réponses locales aux conséquences des enjeux sociaux, économiques et environnementaux de cette fuite en avant mondialisée, s’affirmera à mesure de l’impact sur son vécu et sur son sens.

Les attentes de la mixité sociale telle qu’elle est envisagée n’aspirent rien moins qu’à créer une invisibilité politique des couches populaires. L’essor technologique induit de nouvelles pratiques managériales et des contraintes de travail paroxystiques. À tel point que des secteurs dans lesquels le salariat réputé soumis, fortement précarisé de surcroît, se met à se défendre : les sites Armatis et Carrefour en 2011 par exemple.

Ajoutons que dans le secteur d’assistance à la personne, très prisé dans le projet du SCOT, les mutineries des ambulanciers de Dhuime, qui ont fini par éclater ces dernières années, sont révélatrices des considérations patronales d’un salariat corvéable à merci.

 

Le prolétariat traditionnel boulonnais en est à une énième génération sacrifiée, des marins pêcheurs à Continentale Nutrition, en passant par la SACEL, auxquels s’ajoutent les services publics, dans le secteur des transports notamment. Les mouvements sociaux, qu’ils soient spontanés et endémiques ou liés aux plans aux restructurations imposées par l’État ou les collectivités locales associés aux grands groupes internationaux, montrent la détermination d’une classe qui a la volonté d’exister.

Et ça, c’est durable.

 

(1) voir Le scénario retenu, SCOT du Boulonnais

(2) source INSEE 2012

(3) ICM (Indice Comparatif de Mortalité) significatif (p<0,001) par rapport à la mortalité nationale (France métropolitaine). Ici la référence est : France = 100. Source : INSEE – Recensement de la population, INSERM Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès-CépiDc. Traitement ORS Nord – Pas-de-Calais (période 2007-2010)

(4) Source : orsnpdc de 2006 à 2009

(5) Voir l’étude réalisée au Centre Hospitalier de Boulogne sur mer sur huysentruyt_media-ts.pdfpar Sophie Huysentruyt (interne) et le Dr D. Hanique, qui prend en compte les facteurs sanitaires et sociaux impliqués dans les tentatives de suicide. Voir aussi, pour un panorama complet : Diagnostics statistiques des contrats locaux de santé, CLS de la zone de proximité du Boulonnais (Gilles Poirier).

(6) Conseil National de la Résistance. « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Cette ambition qu’exprimait en 2007 Denis Kessler, gourou du MEDEF qu’on ne présente plus, entre aujourd’hui dans sa phase de ultime de réalisation. La « réal politique » sociale s’étant généralisée, la… « Crise » justifiant l’injustifiable.

(7) et qui s’ajoute aux nombreux labels qui décorent le cygne, sans compter  la marque désormais déposée (! ) selon la pub passée dans Agglorama de juin 2014.

(8) Le projet de loi « démocratie sociale » de Michel Sapin (et du MEDEF) discuté en février prévoit une baisse des effectifs de contrôle (des inspecteurs du travail) de 15 % en moyenne et la suppression des contrôles intempestifs. Les droits de l’ensemble des travailleurs-euses va fondre comme neige au soleil. (voir Le Monde en ligne du 3 février).

(9) Géré au passage par le Groupe Partouche.

(10) « Il ne faut pas confondre désir et besoin. Si le désir désigne l’univers des possibles des besoins, c’est la société qui autorise ou non les désirs à devenir des besoins, ce sont donc les relations de pouvoir qui sont ici dominantes. » in Questions sur le capitalisme d’État. Le point de vue d’un socio économiste territorial, Claude Broudo

(11) Dans un article paru dans l’Éco du Nord du 17 mai 2012, F. Dudzinski soulignait « l’évidente inadéquation entre les emplois perdus d’un coté et ceux proposés de l’autre. Chez Armatis, la démarche a l’avantage d’être claire. Le plan de recrutement privilégie la performance et les compétences. Sans état d’âme, sans aucune ambiguïté et sans surprise, l’opérateur mise sur les jeunes, diplômés (de niveau bac à bac +2 minimum), de sexe féminins à 80%, et si possible, possédant une base en anglais. Loin, très loin, du profil type du métallurgiste de la Comilog. ».

(12) Communauté d’agglomération du Boulonnais/Communauté de communes Desvres Samer.

(13) Pour une approche critique de la mixité sociale d’Éric charmes in laviedesidees.fr

(14) Voir, entre autres : forummetropole.wordpress.com/…/manifestation-de-soutien-aux-cafes-concerts

(15) In La métropolisation. Une clé de lecture de l’organisation contemporaine des espaces géographiques. Gui Di Méo. Publié dans L’Information géographique, 2010/3 (Vol. 74) Éditeur Armand Colin Page 23-38.

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Encadré 1

 

Métropoliticailleries

Imaginons le Ministre de la Simplification administrative (sic), Olivier Chastel, jouant au mikado avec Frédéric Cuvillier, maire de Boulogne-sur-mer et encore Secrétaire d’État chargé des Transports, de la Mer et de la Pêche (Au passage : François Hollande promettait lors de l’entre-deux tours qu’aucun de ses ministres ne cumulerait de mandat local avec ses fonctions dans le gouvernement).

 

Les sacs d’embrouilles (dans tous les sens du terme) qui agitent les partis aux manettes autant que les ficelles administratives sont autant de gigognes à chausse-trappes pour les potentats locaux. Les enjeux politiciens deviennent en effet plus personnels (et « concitoyennistes ») à mesure que l’on descend l’échelle.

 

Ainsi, sur la question du grand charcutage des régions, Martine Aubry – et Laurent Fabius notamment – étaient-ils partisans d’une vaste région « Manche-Mer du Nord » englobant Haute et Basse Normandie, Nord-Pas de Calais et Picardie. Las ! Les élections sont passées par là… Pas question d’offrir la région sur un plateau au FN. C’est un argument que brandit aussi Daniel Percheron, le président de la région Nord-Pas-de-Calais, pour ne pas être uni à la seule Picardie. (1) Et c’est pourtant cette option qui sortira à la dernière minute du chapeau.

 

Les conseillers généraux se sont eux affrontés sur la réduction du nombre de cantons et de leur découpage. Pas mal d’élus crient au « ruralicide », 31 des chefs-lieux ou centres bourgs étant voués à la disparition. Le 10 janvier, face aux 48 élus du PS (sur 49 : une abstention) qui ont voté pour le redécoupage, 13 de droite, 3 MRC et 11 communistes se sont carrément opposés au projet.

 

Enfin, au niveau de la ville, le « Grand Boulogne » ne fait absolument pas rêver les édiles des villes limitrophes potentiellement phagocytées. Il y a pourtant une belle brochette partidaire ; que ne sont-ils pas à l’« Unissons » ? (2) De deux choses l’une : soit le maire de Boulogne pratique le cannibalisme territorial ; soit ses homologues voisins instrumentalisent leur prétendue proximité aux électeurs pour préserver leurs mandats de maires « entiers »…

 

Et puis, cette vilaine rupture CCI/Villes portuaires, ça la fiche mal.

Pour une Côte d’Opale de Berk à Dunkerque et de Montreuil à Saint Omer … À suivre. De près.

 

(1) voir http://www.lesechos.fr/politique-societe/regions

(2) La Semaine dans le Boulonnais du 30 avril 2014

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Encadré 2

 

Environnement : du nouveau sous le soleil

 

Le passé industriel du Nord Pas-de-Calais a provoqué des transformations sans retour de l’environnement, comme il a profondément marqué les hommes, les femmes et les enfants qui ont travaillé à sa prospérité. Des bouleversements radicaux avec ou contre lesquels les promoteurs de notre avenir vont devoir jouer. Concilier la domestication des espaces avec leur préservation, garder sa personnalité à une région vouée à une arrivée en masse et permanente de visiteurs plus ou moins pressés. État des lieux.

 

Dans nos dernières publications, nous avions fait état des conséquences du tourisme de masse et des infrastructures que son marché impose, cause majeure de la destruction des sites et des peuples natifs ou qui y sont historiquement installés. Dans notre région cette aspiration à la fréquentation massive des milieux devrait vite transformer les paysages en espaces de loisir et autres terrains de jeu avec des conséquences qui seront très vite perceptibles.

 

Le DREAL (1) du Nord Pas-de-Calais l’exprime au travers du rapport complet dont sont tirées les informations qui suivent. En résumé, le document porte sur l’analyse scientifique, largement illustrée des données relatives au sol, à l’eau, à l’air, à la biodiversité… de la région. Il s’agit de constats des atouts et faiblesses, sans désigner des coupables.

 

Fragilité et dégradation sont concomitantes de la qualité de l’environnement. Pas de velléité d’alarmisme ; simplement quelques préoccupations que le SCOT semble considérer comme forcément dépassables sans réduire la voilure du projet.

 

Pour résumer, à l’érosion naturelle (2) combinée à une artificialisation des sols élevée outre son appauvrissement biologique entraîne inondations et coulées boueuses.

Le Conservatoire botanique de Bailleul considère qu’en 2010 : 10 % de la flore indigène régionale, composée de 1 138 espèces selon l’inventaire de référence de 1900, a disparu ;11 % des espèces sont menacées à court ou moyen terme ; 3 % sont menacées à long terme. Seules 52 % ne sont pas menacées à l’échelle régionale. Concernant les dynamiques de la faune régionale, la tendance est similaire. Par exemple, parmi les 170 espèces d’oiseaux nichant en région, 77 sont menacées. Par ailleurs, on estime que 17 espèces de papillons de jour ont disparu depuis 1980 et probablement le quart des coccinelles. Côté flore : « au-delà des espèces remarquables ou déjà rares, qui sont menacées, on observe depuis quelques années une nouvelle tendance. Il s’agit de la raréfaction d’espèces que l’on considérait auparavant comme communes ».

L’étude montre qu’en 2011 « certaines substances chimiques sont retrouvées presque partout ainsi que des Hydrocarbure Aromatique Polycyclique (HAP) présents sur 94 % des masses d’eau de la région. D’autres substances, majoritairement des pesticides, sont présentes à des doses supérieures au seuil de mauvais état dans 25 % des masses d’eau. La mise en évidence de la présence de huit substances médicamenteuses, sur un total de 20 stations, suite à une campagne de mesure exceptionnelle menée par l’Agence de l’Eau en 2010, pose la question du risque que celles-ci représentent pour l’environnement ».

Frédéric Cuvillier a beau se tourner résolument vers la mer, La Voix du Nord du 11 juin 2014 l’affirme : Seize zones de baignade où l’eau est d’excellente qualité, mais deux plages dans le rouge : Boulogne-sur-Mer et Le Portel. Le même peut bien se prononcer pour la pêche en eau profonde, « certains professionnels de la mer attachés à une pêche traditionnelle et durable admettent – à mot couvert – qu’il faudrait arrêter de pêcher en Mer du Nord et en Manche pendant 2 à 3 ans pour renouveler les ressources en poissons. Une vraie utopie dans le contexte actuel où les règlements européens autour de la pêche durable, pourtant fraîchement votés par le Parlement européen en 2013 pour être applicables en 2014, n’en sont visiblement pas à quelques contradictions prêts ! ».

Car le dilemme est là : comment assumer ses contradictions : être plus nombreux sans occuper plus d’espace ? Arpenter une terre sans y laisser de trace ? Vider la mer et vivre de la pêche ? Consommer à outrance et ne rien jeter ?

Difficile de se plier, d’assez bonne grâce d’ailleurs, aux diktats de mercantis sulfureux et de reconstruire un monde vivable, profitable à tous.

Dans le document du DREAL il y a à la fin un item intitulé « Pressions ou menaces ». Dans la version de référence ici, on peut lire :

« Une très forte pression foncière, surtout dans l’arrière-pays, avec le développement de la périurbanisation et une mauvaise application de la loi « Littoral ».

Une fréquentation touristique forte qui créée une pression importante sur des milieux sensibles.

Un risque potentiel d’insuffisante articulation entre les stratégies des deux SCOT. (Cab-CCDS et 2Caps, ndr)

Un risque de non-atteinte du «  bon état écologique  » des masses d’eau côtières.

L’érosion littorale qui pourrait s’accélérer du fait du changement climatique.

L’absence de maîtrise d’ouvrage coordonnée des travaux de protection du littoral contre l’érosion. »

Dans la dernière version, cette rubrique est en cours de rédaction. Dommage…

 

(1) En France, les directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) sont des services déconcentrés du ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie et du ministère du Logement et de l’Égalité des Territoires. Dans chaque région hors Île-de-France et Outre-mer français, les DREAL remplacent les directions régionales de l’équipement (DRE), les directions régionales de l’industrie, de la recherche et de l’environnement (DRIRE) et les directions régionales de l’environnement (DIREN) dont elles reprennent les compétences par fusion de ces dernières dans chaque région entre 2009 et 2010. http://www.nord-pas-de-calais.developpement-durable.gouv.fr

(2) La hausse du niveau moyen de la mer est de+ 2,3 mm/an à Boulogne-sur-Mer sur la période 1941-2012. Les pelouses calcicoles des coteaux calcaires du Boulonnais et de l’Artois auraient perdu 50 à 75 % de leur surface en un siècle. Elles ne représentent plus qu’environ 1000 ha. En cause surtout, la disparition d’activités agricoles comme l’élevage ovin pratiqué sur de grandes pâtures. (données Observatoire du climat NPDC.

(3) L’eutrophisation marine (dégradation du milieu aquatique, étouffement) est due à un excès de nutriments produits par l’activité humaine : 20 000 tonnes/an de flux total à la mer en nitrates proviennent des principaux cours d’eau de la région (Authie, Canche, Liane, Wimereux et Slack).

(4) http://www.consoglobe.com/rarefaction-du-poisson-manche-m

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Encadré 3

 

Économie boulonnaise :

Des plans plein les fonds de tiroirs

(et réciproquement)

 

 

L’enjeu économique dans le processus de métropolisation est étroitement imbriqué dans les stratégies de développement des grandes entreprises. Qu’on ne se méprenne pas, les territoires ne représentent pour les groupes industriels, financiers ou de communication que des lieux à conquérir. Et au besoin des champs de bataille. Les barons locaux, et ils le savent bien quelque soit le degré qu’ils ont atteint dans leur plan de carrière, sont inféodés à la bourgeoisie marchande et financière et ne peuvent que se plier à ses exigences.

Le SCOT local, comme d’autres programmes quelle que soit leur échelle, est un habillage autant qu’un révélateur de cette soumission-collaboration, de la politique publique au service des intérêts privés.

 

Boulogne, « ville phare » de la métropole (conjuguée à la C.C. Desvres-Samer) en gestation présente de façon récurrente nombre de contradictions à assumer et pas mal d’obstacles à venir. De fait, en matière économique le PADD (1) peut se résumer en quelques axes évoqués comme complémentaires : maintien de l’activité traditionnelle pêche et transformation et développement du secteur tertiaire, tourisme et santé en particulier.

Nous ne reviendrons pas sur les multiples fiascos, négligences et autres abandons que le prolétariat local doit aux compromis politiques et « partenariaux ». (2)

 

L’agroalimentaire : un marché générateur de conflits

 

L’élargissement de l’activité de Capécure en particulier vers le secteur de l’agroalimentaire sera loin d’être une promenade de santé. La situation en Bretagne témoigne non seulement des problèmes économiques liés à l’activité du secteur mais aussi des conditions de travail des personnels des abattoirs comme des « fermes » industriels, concurrencés par des entreprises, asiatiques notamment, aux travailleurs en état de quasi-esclavage. Un modèle donc difficilement importable ici.

 

Paradoxalement des groupes dans le rouge, tel Marine Harvest, délocalisent et des ouvrier-ère-s breton-ne-s se voient proposer des postes de survie à Boulogne ! Situation pour le moins difficile pour des travailleurs renvoyés dos-à-dos.

La bataille « concurrentielle » entre groupes internationaux génère opportunément une fragilisation de la solidarité prolétarienne jusqu’au combat intestin pour la survie de son job. C’est ainsi que les inquiétudes relatives à l’avenir de la Continentale nutrition ont provoqué une série de conflits intraclassistes – et même intrasyndicaux à la CFDT – entre les salarié-e-s du site de Boulogne et ceux de Villeneuve Pet food dans le Lot et Garonne.

 

Enfin l’on ne pourra s’empêcher d’évoquer la superposition des enjeux politiques, sociaux et économiques qu’ont généré d’une part le projet de « ferme aux mille vaches » dans la Somme et les démêlés au sein du PS sur la fusion des régions Nord/Pas-de-Calais et Picardie. (3)

Là encore la tentation productiviste attendue du MEDEF – et dans une mesure certaine de la FNSEA – travaille les collectivités locales confrontées à ses velléités affirmées de développement durable et de qualité de vie. En illustration locale, il s’agira de ménager la vache blanc-bleue des champs et le poisson OGM élevé industriellement. (4)

 

Vitrine en cours

 

L’État fera bien mine de lutter contre les délocalisations, par le biais de fortes incitations financières (5) ; c’est systématique et une fois l’appât digéré, l’entrepreneur va voir ailleurs. Il s’agit d’inciter à la création des consortiums régionaux amalgamant des industriels et des laboratoires publics ou privés pour conforter un domaine d’excellence technique et conférer à ce pôle spécialisé une « visibilité au plan mondial ». Dans un autre langage, c’est la simple confirmation que le développement endogène d’activités à forte utilité sociale n’intéresse absolument pas les « décideurs ». (6)

 

Le pôle d’excellence attendu implique un salariat hautement qualifié, Bac + 3, + 5… qui sera censé être formé sur place mais aussi débauché de la métropole lilloise notamment.

Le fait est que si, en terme de chiffres et de courbes, le moral des ménages, le pouvoir d’achat, le nombre d’actifs connaîtra une petite hausse, il sera simplement question de moyenne ; il n’en demeure pas moins que les classes populaires locales n’en auront pas fini avec la précarisation et la dégringolade socio-économique.

La proximité de centres d’affaire et d’usines « modèles » ne pourra certes pas combler le fossé entre les classes, tout au plus donnera-t-il une image de synthèse, un peu à la Bretonne justement : une sorte de « boyaux rouges », patrons et ouvriers unis dans une même cause. Les antagonismes de fond ne sauraient être ainsi aplanis. Les intérêts des affairistes, décideurs, aménageurs et ceux d’une population aux conditions sans cesse déclinantes sont diamétralement opposés. La métropole littorale offrira au touriste le spectacle du progrès technique. Le progrès social est infiniment moins porteur. Et contre-productif en terme capitaliste.

Un aspect que le pôle d’excellence ne mettra pas en vitrine.

 

(1) PADD : Arrêt de projet le 20/09/2012/approbation le 02/09/20013 p. 25

(2) La pêche et le tourisme ont fait l’objet de nombreux positionnements au fil de nos interventions, à consulter sur notre site https://lamouetteenragee.noblogs.org

(3) « On ne fait pas de deux régions pauvres une région riche » dixit Martine Aubry. Qui en connaît un rayon depuis le temps.

(4) Voir le programme Aquimer (qui nécessiterait un article en soi), sur la résistance génétique des poissons d’élevage aux agents pathogènes, ou la caractérisation génétique et fonctionnelle de la mutation masculinisante chez la truite arc-en-ciel par exemple…

(5) Loi de finance de 2005

(6) in Le Monde : Ces entreprises qui créent encore de l’emploi. 03/07/14

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