Affichage sauvage dans le centre-ville de Boulogne-sur-mer. Quand les négociants négocient…

Affichage sauvage dans le centre-ville de Boulogne-sur-mer. Quand les négociants négocient…

 

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La Mouette enragée a été contactée par l’Union commerciale inquiète de voir ses affiches maculer les devantures livides de boutiques sinistrées, celle de l’ex-enseigne chaPitre en particulier. Une réponse de notre part leur a été adressée.

 

Nous produisons ci-dessous in extenso ce courriel et à sa suite la réflexion que ce message nous a inspiré.

 

Union commerciale de Boulogne-sur-mer.

 

«  Bonjour

Vous êtes certainement une force de communication intéressante et nous vous en félicitons. Néanmoins, nos commerce boulonnais, que vous défendrez certainement ont besoin d’appuis et de soutient. Nous vous remercions de transmettre à vos fidèles adhérents que l’affichage peut être   évité sur des supports de notoriété commerciale du centre ville de Boulogne. Vos affiches sur les panneaux de devanture de l’ancien magasin Chapitre, rue Thiers en est un exemple malheureux. Ces panneaux ne sont en aucun cas de la publicité, mais un support vantant le commerce de proximité de Boulogne. Merci d’en aviser vos colleurs d’affiche, car cela détruit, en plus du support présent, à la fois une image de volonté commerciale locale.

Nous pensons que vous avez des idées et objectifs plus sérieux et respectueux.

Bien à vous.

Boulogne et ses commerçants  »

 

 

Au-delà du comique de situation, se font jour quelques questions autrement politiques : d’abord celle de l’appropriation de l’espace urbain et de son ordonnancement a des fins exclusivement marchandes, ensuite, celle de la libre circulation de positions critiques à l’encontre des décisions unilatérales des classes dominantes publiques ou privées, adroitement élues ou stratégiquement lucratives (ou l’inverse, on ne sait plus).

 

République et petite bourgeoisie

 

En France et depuis la IIIeme république, les commerçants, gros ou petits, indépendants ou franchisés sont une cible de choix de la « classe politique » ; aujourd’hui, bien évidemment, pour des raisons et dans des conditions économiques et politiques bien différentes de celles de 1870 (1). Hier la petite bourgeoisie -commerçants, artisans, agriculteurs, professions libérales, travailleurs indépendants- formait l’essentiel du corps politique de cette république. Clientéliste et protectrice jusqu’à l’immobilisme, la Troisième retarda autant qu’elle le put la disparition d’activités qu’un capitalisme en expansion rendait de fait inéluctable. Il suffira pour le plaisir de relire le roman de Zola publié en 1883, Au bonheur des dames, pour s’en faire une idée. Après la deuxième guerre mondiale, le rôle prégnant de l’Etat dans la modernisation de l’économie entraîna un changement dans la composition sociale du personnel politique. En tête d’affiche, le technocrate remplaçait désormais le négociant ou le médecin. Economiquement, ce rattrapage impliquait le passage de la plupart des secteurs d’activités traditionnelles sous la coupe du capital et pour les plus archaïques d’entre eux il signait leur disparition pure et simple. Cette transformation en profondeur ne fut rendue possible qu’avec le concours des corps intermédiaires et notamment de certaines enseignes syndicales telle la Fnsea dans le secteur agricole. Sous l’impulsion et le contrôle de l’Etat, le déclassement et l’élimination des couches subalternes de cette petite bourgeoisie conféra en retour à ses strates supérieures une position hégémonique et par conséquent un statut d’interlocuteur privilégié auprès du pouvoir.

 

C’est ainsi que dans le secteur du commerce, le nombre d’indépendants, autrement dit de « petits commerçants » est passé de 1 253 000 en 1954 à moins de 500 000 aujourd’hui ne comptant plus que pour 25 % de l’emploi dans le commerce de détail alors qu’il en représentait 60 % au milieu des années 60.

 

Tout au long du XXeme siècle, la marginalisation croissante de ces couches sociales s’accompagna de la crispation de leur expression politique qui schématiquement glissa du radicalisme vers le gaullisme voire l’extrême-droite. A l’époque où les médias s’intéressaient encore à lui, le dirigeant du Cidunati conspuait autant le “capitalisme” que représentait à ses yeux la concurrence de la grande distribution que le “socialisme” incarné par l’Etat Pompidolien d’alors (2). Blousés par ceux là mêmes qui disaient défendre leurs intérêts, leur inscription dans le cours de la lutte des classes se fit le plus souvent de manière sporadique, déchaînée et sans lendemain(3). Sous certains de ses aspects, l’épisode des « Bonnets Rouges » de l’hiver 2013 en fut une résurgence.

 

Petits” ou “gros” mais toujours contre les prolétaires !

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Les derniers soubresauts de cette bataille à l’interne entre les “petits” et les “gros” ne saurait nous faire oublier la lutte acharnée que mènent depuis toujours les uns et les autres contre les ouvriers et les ouvrières qui les font vivre(4). En de nombreux points du globe, nombres d’enseignes du prêt-à-porter ou de la grande distribution contribuent à l’exploitation de quasi-esclaves qui meurent par milliers, à la destruction systématique de sites naturels comme de cultures vivrières et participent de fait à la course au profit immédiat des groupes capitalistes auxquels elles sont inféodées. Les employé-e-s de ces commerces ne portent aucune responsabilité dans ces affaires, ils en sont eux aussi et dans des conditions parfois très semblables les instruments ; le salariat du vieux continent demeure une variable au maintien du taux de profit et ne cherche qu’à « gagner sa vie ». Emmanuel Macron, ministre de l’économie de l’actuel gouvernement socialiste vient d’ailleurs de répondre favorablement aux pressions du patronat en annonçant la généralisation du travail le dimanche dans les magasins non alimentaires. Enfin, que le business soit délocalisable ou “dématérialisable” et c’est pour la travailleuse ou le travailleur la porte et le chômage. C’est précisément ce qui s’est produit chez l’enseigne chaPitre(5)dont les actionnaires ont choisi de supprimer l’existence physique des points de vente.

 

« L’affichage d’opinion »

 

Voyons maintenant l’aspect esthétique du malentendu : nos affiches seraient apposées sur des supports non appropriés ? Fumeux ! Quel espace d’expression collectif reste-t-il dans les centres urbains, dès lors que l’affichage sauvage (comprendre libre) est répréhensible, que les vitrines des magasins hantés restent des éléments intégraux de la vivacité du centre ville, que les panneaux dit « d’expression libre » (6)cèdent la place aux caméras de surveillance et à la démesure propagandiste des écrans publicitaires accrochés ça et là sur les boulevards ? Rien ! Inutile de se demander pourquoi. La réponse serait quelque-part dans la question. L’expression de positions politiques qui échappent, entre en dysharmonie avec le ronronnement de l’entre-soi des partis ou des “partenaires sociaux”, avec l’image positive d’une ville où l’élite et le partenariat public/privé s’occupent de tout et contrôlent chacun-e… Dès lors, en dehors ou durant les périodes de campagnes électorales, tout ce qui ne s’insère pas dans les éléments de langage de la doxa politicienne doit être le moins visible possible et nettoyé à la première heure …

D’où l’absence organisée de toute possibilité d’expression fondamentalement antagoniste à l’imposture de la démocratie clientéliste, de la parole politique confisquée. Et l’affichage de La Mouette d’être tant importun, qu’inopportun …

Un peu comme la seule vision de ces gens assis dans les rues du centre-ville insupporte à ce point qu’elle nuirait au commerce et à l’économie, à l’esthétisme et à la tranquillité …

 

Que l’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas de quémander, à qui d’ailleurs ? des espaces d’expression policés mais simplement de se ré-approprier les moyens de diffuser une parole libre qui travaille patiemment à la constitution d’un pôle de classe en rupture avec le capitalisme et l’ensemble de ses représentations, ici et maintenant.

 

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Notes : 

(1) Lire sur cette thématique le texte de Jean-Pierre Duteuil : “De la petite bourgeoisie aux classes moyennes” paru dans le n° 35 du journal Offensive Sociale et Libertaire de septembre 2012. Nous pouvons vous faire parvenir une copie sur demande.

(2) A la suite de l’Udca de Poujade dans les années 50, le Cidunati : Confédération intersyndicale de défense et d’union nationale des travailleurs indépendants, rassemble vingt ans plus tard des commerçants, des artisans, des “petits patrons” …

(3) On compte de nombreuses lois édictées depuis cette période et censées protéger l’exercice du petit commerce depuis la loi d’orientation du commerce et de l’artisanat de 1973 en pleine agitation du Cidunati, à celle du 5 juillet 1996 qui vise à limiter la prolifération des grandes surfaces jusqu’à la dernière en date, la loi Pinel qui réforme les baux commerciaux.

(4) Existe-t-il des « petits coms » qui ne s’identifient pas à leur fonction dans les rapports sociaux capitalistes, qui ont une conscience de classe héritée d’ expériences antérieures ou alors liée à ce que vit le conjoint ou la famille en général, dans le salariat, bref, qui sont politiquement en rupture avec leur milieu social, celui de la petite bourgeoisie ? On en croise parfois, on en connaît quelques-uns, mais ils sont l’exception, il faut bien le reconnaître …

(5) “Chapitre ferme à Boulogne-sur-mer : émoi, émoi, émoi …” in : lamouetteenragee.over-blog.com/article-chapitre-ferme-a-boulogne-sur-mer– emoi-emoi-emoi-117221821.html

(6) Dans un document intitulé “Règlement zone de publicité restreinte de Boulogne-sur-mer” en date de 2012, nous apprenons à l’article 8 ZPR2 intitulé “affichage d’opinion” que “…plusieurs emplacements destinés à l’affichage d’opinion ainsi qu’à la publicité relative aux associations sans but lucratif sont aménagés par la ville de Boulognes-sur-mer avec un minimum de 4 m2 par zone et un minimum de 22 m2 pour l’ensemble de la commune”. Cela donne une idée assez précise de l’importance que se font les politiciens de profession de “l’affichage d’opinion. Le nombre de ces panneaux n’a d’ailleurs cessé de diminuer au fil des années ils ont même totalement disparu de certains quartiers de la ville …

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