La chère liberté d’afficher
Qui s’en viendrait blâmer les mélopées comme les tonitruances du 50ème Festival de la Côte d’Opale ? Et qui aurait la lubie de couper le jus à la pépinière Poulpaphone ? Voilà un air que Frédéric Cuvillier et son big-band peuvent seriner ; chanter tout l’été – idem qu’en toute saison – n’a rien pour nous déplaire.

C’est avant que la journée s’échauffe que, badauds, badins, notre petit seau à la main, nous partîmes en citoyens respectueux nous défaire, en y joignant l’utile, d’affiches plus ancrées sur nos côtes que le très officiel Street Art. Les panneaux dits d’affichage libre feraient l’affaire. Or, outre que lesdits panneaux soient dévolus pour le coup à la chanson institutionnelle, leur nombre semble fondre comme tout le reste sous la canicule.
Des panneaux bien encadrés
La loi prévoit l’obligation de mise à disposition de panneaux d’affichage libre par les mairies. L’existence de ces panneaux en vue d’assurer « la liberté d’opinion » est régi par l’article L. 581-13 du code de l’environnement. Il précise que c’est de la responsabilité du maire de prévoir des emplacements destinés à l’affichage d’opinion ainsi qu’à la publicité relative aux activités des associations sans but lucratif ». L’article R. 581-2 du même code précise les surfaces minimales que les communes doivent prévoir, en fonction du nombre d’habitants :
– 4 m2 pour les communes de moins de 2 000 habitants ;
– 4 m2 plus 2 m2 par tranche de 2 000 habitants au-delà de 2 000 habitants, pour les communes de 2 000 à 10 000 habitants ;
-12 m2 plus 5 m2 par tranche de 10 000 habitants au-delà de 10 000 habitants, pour les autres communes.
La loi exige en outre qu’aucun point de l’agglomération ne soit à plus d’1 km d’un panneau. Enfin, les communes sont tenues d’informer (directement ou sur demande) les citoyens des emplacements d’expression libre disponibles sur leur territoire.(1)
À voir
Ainsi, en Opalie, Boulogne-sur-mer est pile-poil dans la norme avec ses 11 panneaux ( 27 m² ) pour ses 40 910 habitants – 1000 de moins, c’est un panneau qui saute. Tandis qu’à Saint-Martin, on recense 9 emplacements pour 10 999 ha – plus qu’il n’en faut ? Quant à Wimille, pas de panneau pour 3 888 ha – un aurait suffit.(2) Cette photo locale illustre un fait simple : les municipalités font littéralement ce qu’elles veulent en matière d’octroi de surface à encoller.
Plus de 60 % des Communes à l’échelon national ne respectent pas la réglementation en vigueur. Si les préfectures « permettent à l’État de veiller au respect des obligations légales en matière d’affichage libre », les contrôles, les mises en demeure de se conformer aux textes et le recensement de celles-ci sont inexistantes.(3)
Dans sa question écrite au Gouvernement du 30 septembre 2025, le député LFI Bastien Lachaud, relève que « [des] mairies, se conformant de mauvaise grâce à la loi, en contournent l’esprit. Elles prévoient des panneaux d’affichage libres dans des lieux notoirement non fréquentés, excentrés dans les communes, dans des impasses, derrière des locaux destinés aux poubelles et autres astuces. Certaines poussent le vice jusqu’à prévoir des panneaux dont la face dédiée à l’affichage libre est située à quelques centimètres d’un mur, rendant impossible le fait d’y apposer quelque information que ce soit et plus encore de les y lire, tout en se conformant en apparence à l’obligation légale. » D’autres la jouent dangereusement en autorisant les blocs électriques comme un support légal alors qu’il est textuellement considéré comme de l’affichage sauvage ! Boulogne a résolu le problème en les offrant aux artistes locaux pour une part de Street Art.(4) Même vierge beaucoup sont couverts de crépis pour leur éviter la pub à soirée-mousse sans doute.
L’expression politique : démocratisation…
En 1789, la Révolution s’empare de le la liberté d’expression jusque-là dévolue aux seules autorités royales et religieuses. Outre l’explosion des publications politiques, les murs se couvrent d’avis, de coups-de-gueule, d’informations, de compte-rendus de réunions de clubs politiques – de toute obédience, monarchiste comprise – faisant de leurs emplacements des lieux d’attroupement et de débat… public. La liberté d’expression est totale ( un temps… ) ; un quidam peut apposer un texte manuscrit comme bon lui semble, du brûlot radical au poème. La plupart utilisent du papier de couleur pour ne pas être confondus avec les lois, décrets, annonces de procès ( ou de leur résultat ) et autres publications officielles sur papier blanc. Ce qui se fait encore…
Dès 1830 – et après l’épisode napoléonien qui tord le cou à quasiment toutes les libertés et celui de la Restauration, mal à l’aise avec la presse – Charles X se range à l’avis de Polignac, Président du Conseil ultraroyaliste : « Ce serait nier l’évidence que de ne pas voir dans les journaux la principale source de calamités qui menacent le royaume […]. Nulle force, il faut l’avouer, n’est capable de résister à un dissolvant aussi énergique que la presse. » Des mesures liberticides dans tous les domaines déboucheront sur Les Trois Glorieuses.
En 1848, les affiches, du fait du développement de la lithographie lié à l’essor industriel, sont produites massivement et s’enrichissent d’un art révolutionnaire coloré, allégorique à la puissance évocatrice du socialisme et de la Révolution, aux slogans percutants. La bourgeoisie ne pourra plus durablement endiguer l’inéluctable flot de revendications sociales et politiques, d’appels à la grève, de mobilisation de la classe ouvrière.
1871 : étranglée par la guerre que lui mène le gouvernement en exil à Versailles allié aux Prussiens victorieux de la guerre de 1870, La Commune de Paris sera acculée à interdire la presse réactionnaire.
La fameuse loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 ne sort pas de nulle part. Les classes dominantes imposent un cadre légal à toute publication, ainsi qu’à l’affichage public notamment. Elle est en outre un modèle de ce que « le législateur » français peut dénicher pour nous la jouer à l’envers.
Souvent considérée comme le texte juridique fondateur de la liberté de la presse et de la liberté d’expression, la loi en question permet de fait à la presse de souffler et de s’étendre. Mais elle est aussi le texte qui rend la monnaie de sa pièce à la Commune de Paris : le dépôt d’un cautionnement comme préalable obligatoire à la parution de journaux est rétabli. Les Républicains arrivent au pouvoir en 1876. Cinq ans de négociations dures avec la droite de l’« ordre moral » et la presse d’opinion finiront par se conclure sur la loi que l’on connaît aujourd’hui.(6)
Alors ?
Et bien pas grand-chose !
Outre les dispositions prises au cours des siècles par les uns et les autres pour parapher les masses de normes – dont on ne connaît, ni ne voulons connaître, les formules mathématiques qui les régissent –, nous continuerons à nous exprimer librement, participant à l’effervescence politique bien connue localement.
D’ailleurs, tout ce que compte la politicaillerie, de métier ou sacrificielle, va d’ici quelques mois s’aligner sur des dizaines de mètres linéaires de panneaux réservés et en principe sacrés. Au premier tour de la présidentielle du moins. Ensuite le marchandage va battre son plein.
La pire ennemie à la liberté d’expression, c’est la confiscation du débat politique. Revenons-en aux fondamentaux : réensauvageons le combat ! Soyons rupestres, rugueux, poisseux comme la glu.
Garde à l’esprit, camarade, que dès son adoption, la loi de 1881 s’énonce le plus souvent en trois mots : DÉFENSE D’AFFICHER.
(1) Dans la plupart des communes, l’affichage d’opinion et des associations sans but lucratif est autorisé sur les palissades de chantier – Article L581-16 du Code de l’environnement : « Les communes ont le droit d’utiliser à leur profit comme support de publicité commerciale ou d’affichage libre défini à l’article L. 581-13, les palissades de chantier lorsque leur installation a donné lieu à autorisation de voirie. » Les mairies sont tenues de publier la liste de ces emplacements autorisés. Pas trouvé à Boulogne.
(2) source : https://cocoricarte.fr/, un site gouvernemental sur lequel il faut se rendre pour visualiser l’existence et les emplacements desdits panneaux. Équivalent inexistant là encore sur le site de la Municipalité.
(3)https://bastienlachaud.fr/2025/09/30/respect-de-la-loi-sur-les-panneaux-daffichage-libre/. Notons le travail de terrain parallèlement mené dans plusieurs ville de France pour Faire installer des panneaux d’affichage libre dans sa commune – Aide en ligne – Action Populaire
(4) Bon, il en reste mais chut.
(5) Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789
art. 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.
Art. 11.La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
(6)https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGITEXT000006070722
Boulogne-sur-mer, le 18/07/2026





