Retour sur le rassemblement à Calais du 13 novembre 2021

Retour sur le rassemblement à Calais du 13 novembre 2021

Lutter ensemble                               Fight together                              المقاتلة جنبا الى جنب      

Une grève de la faim a été menée pendant plus d’un mois par Anaïs Vogel et Ludovic Holbein. Un acte qui dénonce le mépris de l’État pour les tentatives mortifères des migrants d’arriver en Angleterre depuis la côte d’Opale avec un ancrage désormais historique à Calais. Les violences policières sont le lot d’hommes, de femmes, d’enfants qui ne cherchent qu’à échapper à un sort funeste dans leur pays d’origine.

Ce 13 novembre 2021, sans doute autour d’un bon millier de manifestant-e-s ont battu le bitume du fief de Natacha Bouchart. L’aspect massif de cette démonstration spectaculaire, joyeuse et déterminée, de soutien à des étrangers en France repose sur la conjonction quasi-astrologique de plusieurs phénomènes.

 

D’abord,  en tentant de traverser la manche, au sens propre, dans toutes sortes d’embarcations ; les noyades – au nombre fort heureusement incomparable avec les naufrages méditerranéens ‒ s’ajoutent aux morts par camion, train et autres lignes électrifiées plus traditionnelles au fond du cul-de-sac calaisien. Ensuite, qu’on le veuille ou non, la rase campagne pour la présidentielle, s’ouvrant encore et toujours sur le diptyque migration/insécurité est dans l’air. Enfin, le nombre et la diversité d’associations, d’ONG, de syndicats, de partis, notamment LFI et EELV, et autres organisations militantes, simples individus concernés qui composaient le long et bruyant cortège et quo venaient parfois de loin. 

Aspect assez inédit dans le contexte local : la participation active et solidaire de deux « populations » fondamentalement distinctes de migrants, le plus souvent volontairement confondues ou feintes d’être ignorées. Les uns sont les migrants héritiers du « problème kosovar » de Calais et qui voulant partir en sont empêchés, les autres les  « réfugiés » en attente de papiers français particulièrement représentés par le CSP 59. Deux attentes, un seul tarif : persécution et expulsion.

La précision n’est pas anodine. Elle est l’écho du traitement réservé à tout ce qui n’est pas de la  France éternelle dont se revendique tout bon gallo-romain ou, au moins européen christianisé. Ces étranges étrangers ont la particularité de n’être que le reflet des terres désormais officiellement décolonisées et/ou qui ont servi – et servent encore à la première occasion ‒ de terrain de jeu aux guerres chaudes ou froides, économiques ou géostratégiques, à l’Occident désorienté.

Cela fait des décennies que la chasse aux migrants ferait partie des préoccupations que prêtent aux « Français » les appétents du pouvoir. Bien qu’omniprésente, oscillant sur tout le spectre de la condescendance au meurtre, la xénophobie est désormais ritualisée sur une séquence aujourd’hui quinquennale du calendrier de la Vème République. Aussi, en ce samedi, le cortège tenait-il à mettre en son et en lumière la brutalité ordinaire que dénoncent les grévistes de la faim.

Fait remarquable : la place des migrants eux-même dans la prise de parole. Ils expriment leur situation, leurs espoirs et l’impasse sordide dans laquelle ils se trouvent. Des mots simples de gens humbles entendus ou traduits en français, en anglais, en arabe… Rien de plus inquiétant que l’inquiétude de ces exilé-e-s ; mais une démonstration de solidarité en cette sombre période où les murs sont dressés entre les hommes. Il aura fallu le courage de deux Alsaciens pour impulser une réaction visible d’une population trop souvent abusée par ce qu’il faut bien appeler un racisme d’État. Qu’elles soient nationales, européennes, internationales en connivence ou en opposition, les politiques migratoires n’obéissent qu’à une logique de restructuration du capitalisme à l’échelle mondiale. Il y a nécessité à s’associer avec les moyens dont on peut disposer pour le combattre, de renouer avec une conscience de classe apatride. Le monde n’est pas divisé en Nord/Sud, Est/Ouest, il repose sur l’antagonisme exploiteurs/exploités ; dominants/dominés. Il y a des riches dans les pays pauvres et des pauvres dans les pays riches. Les uns tiennent tous les leviers, les autres sont de la main d’œuvre corvéable au plus bas coût ou de la chair à canon.

 

Politique du chiffre

309 : c’est le nombre de migrants morts en vingt ans en essayant de gagner l’Angleterre et dont les noms étaient énumérés sur un panneau. Plus d’un mort par mois. Glaçant, ce chiffre est à mettre en rapport avec celui de l’Observatoire des libertés publiques – créé par Maurice Rasjfus, décédé en juin 2020 (ndr) ‒ qui recense 14 décès par an en moyenne suite à des interventions ou interpellations policières dans les « quartiers », entre les années soixante-dix et le début de ce siècle. Ces sinistres statistiques sont inchangées depuis. Les décès des exlilé-e-s s’y ajoutent et doublent donc le score. Glaçant pour une démocratie…

Il a été dit que les quelques milliers de migrants en France ne sont pas « toute la misère du monde », allusion au propos de Michel Rocard en 1990 et que les étrangers ne parcourent pas la moitié du globe – et ne finissent pas toujours le voyage ‒ pour venir exaspérer les Calaisiens. Rappelons que la politique migratoire de la France, tous gouvernements confondus n’a jamais accueilli les émigrés qu’en considérations de leur utilité. Elle est même allée les chercher à proprement parler au bled durant les dites « trente glorieuses » pour bosser dans les usines de bagnoles et puis dans le BTP. À l’époque on associait « immigré » à « travailleur ». Aujourd’hui, l’étranger apporterait la délinquance selon quelques négationnistes de la misère, de la guerre, de la privation de terres et de cultures vivrières, de l’exploitation des humains,  ‒ comme ces gosses noirs qui travaillent dans mines de terres rares au Congo par exemple… que l’Occident pille à volonté. On veut bien toute la richesse du monde, pas de celles et ceux qui en sont spoliés.

Temps mort ?

En toile de fond, c’est une demande de trêve hivernale qui faisait l’objet du rassemblement d’ampleur. C’est-à-dire un répit dans la guerre à outrance que mène le gouvernement à l’endroit des étrangers : stop aux violences, harcèlement, dépouillement, sévices, gazage, rafles, enfermement arbitraire dont sont quotidiennement victimes les sans-papiers de tout poil. Ouvrons une parenthèse : ce traitement est aussi le quotidien de la population dite étrangère des fameux « ghettos ». Lesquelles vont reprendre sous une lumière plus crue en ces temps de campagne électorale. Fermons la parenthèse.

Et c’est dans ce contexte qu’avec ou sans écharpe tricolore,  Adrien Quatennens (LFI) et EELV Karima Delli ont plaidé pour une trêve. Cette dernière argue que l’État et l’« opinion » s’émeuvent justement de la guerre à frontière polono-biélorusse, la Biélorussie poutinante précipitant les réfugié-e-s contre les barbelés tranchants de la dictature polonaise. Or, la Pologne est une marche de la forteresse Europe, dont Karima Delli est précisément députée. La CEE en Pologne : combien de divisions ?

Rappelons que chez nous sont ces mêmes barbelés, joliment baptisés concertina, qui ont été amassés en 2013 pour isoler un camp de Roms à Lille sud et pendant dix ans ( de 2009 à 2019 ) sur des kilomètres aux abords des voies ferrées menant au tunnel à Calais. Les rouleaux barbelés sont toujours déroulés, la boucle est bouclée. 

Pourtant, l’État sait faire preuve de bonne volonté. N’a-t-il pas envoyé en octobre un « émissaire » : le patron de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) Didier Leschi ? Ce dernier a fait le job et le fait savoir : «  Nous avons remédié à la question des effets personnels des migrants, en mettant fin aux évacuations par surprise. Ils ont désormais un délai pour les récupérer. Nous avons répondu à la demande d’un dialogue citoyen. » Voilà, en gros : vous êtes prévenus !

Pour sa part, la représentante de de Lutte Ouvrière a rappelé l’implication et la responsabilité des grands groupes capitalistes français (Total, Vinci, Bouygues…) dans l’exploitation des humains et du pillage des ressources dans les pays d’origine des migrants. 

La République : terre d’asile ?

Karima Delli, réfutant l’idée de profiter de ce rassemblement pour faire de la politique, a également rappelé les valeurs de la République et les a symbolisés par l’accueil des réfugiés de la guerre d’Espagne. Las ! D’une part, les antifascistes espagnols n’ont vu gonfler leurs rangs qu’avec les « brigades internationales », lesquelles étaient constituées de volontaires engagé-e-s par solidarité ; Léon Blum et le Front populaire ayant justifié ne pouvoir aider militairement le gouvernement officiel, républicain donc, au prétexte que le « gouvernement de fait », fasciste, serait reconnu par d’autres… qui ne s’en sont pas privés. Guernica (1937), Retirada (1939). Disons le clairement : les réfugiés espagnols en France ont été parqués dans le dénuement le plus complet dans des camps de concentration (appellation officielle) et abandonnés. Notons que pas mal d’entre eux ont rejoint les forces françaises libres et la Nueve ( intégrée à la 2ème DB ) finit par libérer Paris, notamment. En 1944, les prisonniers de guerre noirs libérés sont renvoyés en Afrique au nom du  blanchiment des troupes coloniales (sic). Parmi ces tirailleurs, parqués eux dans un camp militaire à Thiaroye réclament le paiement de leurs indemnités et le versement du pécule qui leur était promis depuis des mois. Les troupes coloniales et les gendarmes tirent. Le nombre de victimes est toujours aussi  incalculable, à proprement parler, que celui du massacre des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris.

La perspective historique demanderait peut-être que l’on rappelle également Jules Ferry le 28 février 1885 s’adressant en ces termes aux députés : « La première forme de la colonisation, c’est celle qui offre un asile et du travail au surcroît de population des pays pauvres ou de ceux qui renferment une population exubérante. Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures ». On comprend mieux la déclinaison républicaine des droits de l’Homme et du (non) citoyen.

Mais c’est une autre histoire. Où plutôt, c’est la même. 

Si ça se trouve, c’est peut-être ça qui a amèné Anaïs et Ludovic à faire la grève de la faim. 

Les sans-papiers se résignent régulièrement à cette mise en danger personnelle pour une cause commune. Ainsi, à Lille, soutenus là aussi par CSP59, des associations, la LDH, le MRAP, le GISTI, des groupes politiques, des sympathisants… ont mené ce type d’action en 1996, 1997 (58 jours et davantage pour deux d’entre eux), 1998, 2004,  2012, 2013 (jusqu’à 70 jours), pour les plus médiatisées. Là encore en occupant des lieux symboliques comme la bourse du travail, la MNE (Maison de la nature et de l’environnement), ou une église.

Non seulement les régularisations sont obtenues au compte-goutte mais nombre de grévistes cumulent hospitalisation et poursuites judiciaires, avec à la clef une expulsion.

En réponse au mouvement de ce samedi 13 novembre, ce mercredi 16 l’État  démantèle manu militari un campement à Grande Synthe.

Joignons nous à ce combat, avec d’autres moyens, tous les moyens. Les travailleurs n’ont pas de patrie.

Boulogne-sur-mer, le 18/11/21

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