« Le risque zéro n’existe pas ! »* Quand le COVID dévoile l’école pour ce qu’elle est en réalité

« Le risque zéro n’existe pas ! »*

Quand le COVID dévoile l’école pour ce qu’elle est en réalité

 

En déchirant le voile idéologique qui recouvre l’institution, le confinement révèle au grand jour la fonction indiscutable de l’école, de l’école capitaliste. Plutôt qu’une analyse en surplomb, ce texte tâche de dégager quelques axes de compréhension en donnant la part belle aux témoignages de parents d’élèves et d’enseignants originaires de différentes régions de France.

A la mi-Mai, le retour à l’école ne semble pas rencontrer un franc succès au sein de la population. Il est probable qu’avec la fin du chômage partiel programmée pour le début du mois de Juin, les choses évoluent … Pour le moment, les données chiffrées et vérifiables font défaut, toutefois il semble qu’une tendance se dessine : ce sont les quartiers populaires qui renvoient le moins volontiers leurs enfants à l’école. Certains témoignages le confirment comme celui de cet enseignant du Pays Basque : « ce sont plutôt les familles les plus en phase avec l’école qui sont revenues, donc les « bons élèves ». Les élèves les plus en difficulté sont généralement chez eux. Dans notre école du moins. Ça pose quand même question quant à l’un des objectifs annoncés de la reprise… ».
En Bretagne, une mère regrette que la majorité des enfants de l’école Diwan où sa progéniture est inscrite soient retournés en classe ; elle a pris la décision inverse. Elle explique cette tendance par le recrutement social assez spécifique de ce type d’établissement.

Mais dans le nord de Marseille les écoles restent vides. Sur près de 30 000 élèves qui fréquentent les établissements en zone d’éducation prioritaire, les élus du secteur estiment à 900 le nombre d’enfants présents. Difficile de brandir un unique élément de réponse pour expliquer les raisons de cette défiance. Ces élus déclarent que ces quartiers ont eu davantage de décès liés à la maladie. La peur de l’infection, parfois même son expérience intime sont des arguments recevables, mais d’autres n’acceptent simplement pas l’embrigadement qu’impose le respect de normes sanitaires étrangères à la raison d’être d’un établissement scolaire et de toutes les manières impossibles à observer. De ces parents là, on parle bien peu !
Ainsi, dans le Pas-de-Calais, cette mère témoigne : « Finalement nous avons bien réfléchi avec mon mari et avons décidé de ne pas remettre (…) à l’école. Je sais que tout sera fait au mieux pour les enfants et enseignants, néanmoins en lisant le protocole j’ai le sentiment que les enfants vont quitter une prison dorée pour en intégrer une autre … Et pour être honnête je n’arrive pas à appréhender le fait qu’ (…) ne pourra pas jouer avec ses amis, les prendre dans ses bras … ».

En Bretagne encore, une enseignante de lycée professionnel ne s’explique pas le refus de la direction de son établissement d’ouvrir les plateaux techniques en section ASSP (Accompagnement, soin et services à la personne) dans une période où justement devraient s’acquérir des gestes professionnels indispensables à la gestion de crise, tandis que dans le même temps on tente de renvoyer les enfants dans les classes de maternelle ou d’élémentaire.

Au boulot les prolos !

Hâbleur comme un jésuite, Blanquer affirme sur un plateau de télévision que ce n’est pas l’intérêt économique qui prévaut à la réouverture des écoles, ce qui le préoccupe c’est uniquement « le sort des élèves en situation de décrochage ». Mais aux échelons subalternes de l’institution, l’hypocrisie n’est pas de mise et on ne se dissimule pas derrière les discours. Ainsi, lors d’un comité de pilotage d’un collège des Haut-de-France, le principal de l’établissement avoue : «  On ne peut pas rester éternellement au point mort et il faut avouer que les personnels de l’Education Nationale n’ont honnêtement pas à se plaindre, nous avons tous touché intégralement notre salaire jusqu’ici, d’autres ont besoin de retourner au travail ! Sans oublier que les entreprises françaises pâtissent de la concurrence asiatique ! ». Un coordinateur en charge des personnels AESH(1) appuiera ses propos ajoutant au passage : « qu’il faut penser aux parents qui sont dans la mouise ; ces derniers ont besoin de ne plus avoir les enfants à la maison pour pouvoir retourner travailler… ». Mieux, dans une circulaire, cette fois adressée à des enseignants d’écoles élémentaires, un inspecteur de circonscription abdique toute intention pédagogique pour en appeler à la reprise : « L’objectif premier n’est pas la poursuite des apprentissages (!) mais un accueil avec un travail sur la citoyenneté (!) pour rassurer et remettre en route les élèves » … Il fait beau voir toute cette petite bourgeoisie fonctionnarisée, implicitement inquiète pour ses revenus, en appeler sans aucun complexe au retour des prolos au boulot ! On a vu fleurir ça et là quelques banderoles ou affiches proclamant, de manière fort louable dans leur intention, que « L’école n’est pas la garderie du Medef », il serait enfin temps de se rendre à l’évidence …

De la « bienveillance » à la maltraitance institutionnalisée

Il aura donc suffit que de quelques semaines de crise pour que le vernis idéologique craque sous le poids de l’urgence économique. Toutes les prétendues valeurs et objectifs assénés durant des années de réunions stériles se sont volatilisés en un claquement de doigt, cédant à l’angoisse patronale. Enfin les masques tombent et une maltraitance aussi assumée qu’institutionnalisée referme pour un temps au moins le chapitre de la fable « bienveillante ». Ainsi, c’en est terminé de « l’ autonomie » et du « vivre ensemble » ; l’urgence appelle à la discipline, à la « distanciation », au « pas bouger ! » et au « chacun sa place » ! Quand les intérêts de la bourgeoisie sont en jeu, la plasticité de l’institution scolaire émerveille ; Bourdieu, lui-même, n’aurait put être plus explicite …

Mais, comme le souligne cet instituteur, heureusement les choses ne se déroulent jamais comme elles le devraient : « La règle qu’ils n’arrivent vraiment pas à respecter (même les « grands » de CM) est celle de la distance d’1m pendant les temps de pause. Heureusement dans mon école personne ne les embête trop avec ça. En tout cas personne ne les gronde. C’est déjà ça… On leur rappelle régulièrement qu’ils doivent garder une certaine distance entre eux mais vraiment c’est trop difficile quand ils jouent ou simplement discutent entre eux. Ils se rapprochent naturellement. » Et de préciser : « La semaine dernière nous avons reçu une modification du fameux protocole sanitaire imposant le port du masque en permanence. J’ai essayé et tout bonnement expliqué à mes élèves que c’était impossible. Pour deux raisons: sensation d’étouffement en parlant (au sens littéral du terme) mais surtout ça limite énormément la communication. Je me suis très vite rendu compte qu’en euskara notamment (mais je suppose que c’est la même chose en espagnol et en français) ça coupe énormément la communication en empêchant les mimiques, l’aide de la lecture sur les lèvres, les sourires ou autre d’encouragement… Donc je continue à ne porter le masque qu’à l’extérieur de la classe. »

Comparaison ne vaut pas raison, certes, mais les préoccupations sanitaires qui mobilisent aujourd’hui l’essentiel de l’activité au sein des établissements scolaires semblent nous renvoyer aux premiers âges de la troisième république et à ses croisades hygiénistes ; après la défaite de la guerre de 1870 où l’école fut toute entière mise au service du redressement de la Nation. A cette époque, l’instituteur prend en charge le contrôle des corps autant que des esprits. La lutte contre les formes de déviances qu’elles soit physiques ou morales meuble une part importante de l’emploi du temps. L’activité sportive et la morale essentiellement anti-alcoolique, s’enchaînent au même rythme que les règles d’orthographe ou d’arithmétique.

Ce même instituteur a calculé que : « nous nous lavons les mains 8 fois par jour. A raison de 10/15min à chaque fois, nous avons calculé avec les CM2 que nous passions 2h/j à nous laver les mains (ou à attendre que les camarades le fassent). Deux employées de mairie désinfectent les robinets à chaque passage d’élève soit entre 7 et 10 fois pour chaque classe! »

Une fois encore, peu importe que la réalité ne recouvre pas le discours officiel. A tous les échelons de la ligne de commandement s’entremêlent l’escamotage, l’improvisation et l’injonction débridée … Si dans le Nord, la rectrice opte pour la prudence et dit vouloir privilégier dans sa novlangue le « distanciel » au « présentiel », certains chefs d’établissement en appellent dare-dare au retour en classe, quitte à ce qu’un professeur n’enseigne pas dans sa matière et double sa charge de travail.

Ainsi, dans l’Ouest, cette communication d’un chef d’établissement à l’adresse d’une enseignante de lycée, met en lumière le genre de pression que subissent les personnels depuis le mois de mars : « Je reviens vers toi pour te demander la raison pour laquelle tu refuses de travailler selon la méthode décidée et mise en place dans l’ensemble scolaire ? (…) En cette période où la solidarité et le bien commun sont mis en avant, je regrette vivement ton refus d’adhérer à ce qui a été demandé à l’ensemble de l’équipe enseignante. Le PP doit pouvoir s’assurer que tout fonctionne dans sa classe. Ton refus de coopérer ne lui permet pas d’assurer cette mission. »

Et à l’infantilisation s’ajoute parfois l’absence des moyens annoncés. Un assistant d’éducation relève dans son établissement de REP : « le manque de matériel à court terme (masque et gel hydroalcoolique, à peine pour 4 jours pour tout le personnel) ; le manque d’agents municipaux en nombre suffisant pour appliquer le fameux protocole (nettoyage en permanence de tout ce qui est touché par les élèves et le personnel, comme les poignées de portes, les rampes d’escaliers, les porte-manteau, pour être être présent lors des passages aux toilettes des élèves et tout laver derrière eux) ». Elle note d’ailleurs que « le personnel de service doit être là pendant les heures de présence des gamins, et même au-delà, et c’est infernal pour elles, beaucoup d’angoisses et de remarques. Les collègues et les parents sont très angoissés ; ils sont dans le flippe total, parce qu’on doit faire une rentrée avec « des pansements usagés » et pas du tout dans la sérénité, on a le sentiment d’être les larbins de service… »

Une absence prévisible de réaction collective

On pourrait-être frappé par le peu de réaction que manifeste le corps enseignant dans son ensemble face à ce qui se présente comme une atteinte délibérée aux règles élémentaires de l’éthique du métier. On pourrait, mais « le corps enseignant » n’existe pas, et l’archipel des corporatismes qui en tient lieu a depuis longtemps confiné chacun dans son pré carré. Blanquer n’ignore rien de cette réalité et continuera d’attiser des tensions orchestrées depuis longtemps et dont il tire à son tour le plus grand bénéfice. C’est un fait avéré, les « équipes pédagogiques » se sont montrées pour le moins partagées sur la reprise et si certains doutent, angoissent ou râlent, la majorité a choisi de se conformer aux ordres, comme à son habitude.

Une professeur de collège témoigne de cette inquiétude : « J’avais beaucoup d’appréhensions et de réticences déjà auparavant, mais je m’étais dit que je tentais le coup pour plusieurs raisons : pour les élèves de 6ème particulièrement que je ne voulais pas laisser tomber, les ayant suivis de près pendant le confinement et donc pour les accompagner dans cette rentrée plus que spéciale, pour ne pas laisser tomber les collègues qui acceptaient tous de s’embarquer dans cette drôle d’aventure et puis aussi un peu par curiosité ».

Alors, le moment est peut-être venu de réfléchir sérieusement à partir de cette expérience peu ordinaire à ce qui se dissimule derrière le discours estimable de ces enseignants qui se refusent « d’abandonner leurs élèves » ; car c’est aussi le discours que tient l’Etat à l’égard de ses « décrocheurs » et on sait ce qu’il recouvre. Incontestablement on retrouve chez ceux-là un dévouement propre à toute les professions qui travaillent en direction « des autres ». Mais il y a aussi une part de vanité à se croire indispensable, à vouloir sauver les âmes de celles et ceux, qui la plupart du temps, ne vous demandent rien ! D’ailleurs, le terme même de « mission » qui définit le cadre du fameux « service public » est éloquent. Il neutralise dans sa défense totalement a-critique, l’action des syndicats qui pour l’occasion ont accompagné, quoi qu’ils en disent, la réouverture des établissements. Les appels à refuser de se plier à cette mascarade morbide furent extrêmement minoritaires et les inaudibles appels à la grève lancé par quelques minoritaires quasiment pas suivis d’effets. Par son étonnement : « Je suis surprise de voir que souvent ce que revendiquent les syndicats, c’est encore plus de sécurité sanitaire. », cette enseignante souligne l’échec d’un syndicalisme incapable de penser politiquement la situation et d’y répondre. Et enfin de conclure : « Bref, très vite, j’ai senti que je ne pouvais pas cautionner tout ça, que je ne voulais pas être complice de ce gardiennage carcéral, que je ne voulais pas faire vivre ça aux élèves, etc. J’étais ébahie de voir tous les adultes (agents, AED, enseignants…) appliquer avec autant de soin et de rigueur tout ce protocole ». 

Et maintenant ?

Le moment Covid a caractérisé comme rarement auparavant la fonction qu’occupent les enseignants dans les rapports sociaux de classe et c’est de cela dont il faut désormais tenir compte pour les temps qui viennent. La vieille revendication corporatiste d’un « corps unique d’enseignants » fait désormais parti d’une histoire qui ne repassera pas les plats et tant mieux ! La précarité va aller grandissante à mesure que la privatisation gagne du terrain et un management débridé exacerbe déjà des clivages dont les contours se précisent. C’est uniquement sur une position de classe dépassant les catégories de l’institution et son autoritarisme qu’il va falloir réfléchir et tenter de s’organiser. Tout est à refaire !

Un agent de la reproduction sociale, le 24/05/2020

 

« Le risque zéro n’existe pas » est la réponse délivrée par un IEN, un « Inspecteur de l’Education Nationale » aux enseignants de sa circonscription lorsque certain d’entre eux lui réclamèrent des garanties sur les conditions sanitaires à l’intérieur des écoles. Une réponse digne d’un commercial de l’industrie nucléaire …

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Extrait du protocole sanitaire d’une école publique des Hauts-de-France :

Expliquer à l’enfant ses nouvelles conditions d’écolier :
– Plusieurs lavages de mains seront imposés ; à l’entrée de l’école, avant et après le passage aux toilettes, avant chaque retour en classe, au retour à la maison
– L’enfant devra s’habiller seul, refaire ses lacets seul.
– L’élève ne sera plus forcément dans sa classe ni avec son enseignant.
L’élève devra rester assis à l’emplacement indiqué dans la classe.
Il sera interdit de se déplacer dans la classe sans l’accord du maître.
Un sens de circulation est mis en place pour les accès et dans les couloirs. Celui-ci devra être respecté.
Les contacts avec les camarades sont interdits, distance d’1 mètre obligatoire.
– Aucun échange de crayons, matériels ou objets divers n’est possible.
Pendant les temps de récréation, pas de jeux de contacts ni de ballons. Un seul groupe en récréation à la fois.

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A l’école du docteur Diafoirus

Une de mes collègues avait fait le choix de remettre sa plus jeune fille à l’école maternelle sur les conseils et les encouragements de son institutrice et du médecin traitant. Sa gamine a été prise en charge ainsi que deux autres enfants le jour de la reprise par une enseignante qui n’était pas la sienne. Cela faisait à peine deux jours que l’école avait réouvert ses portes que ma collègue découvre sur son portable un appel de la maîtresse. Celle-ci avait laissé un message lui expliquant que la petite s’était endormie la tête sur la table et qu’on lui avait pris la température. Comme « elle faisait 36°2 et que les autres enfants faisaient plutôt 35°8 », ignorant de surcroit la norme en la matière, elle avait préféré la mettre avec un masque dans une autre classe !

L’institutrice avait au préalable questionné la petite qui lui a répondu que sa mère travaillait auprès de personnes âgées. L’enseignante souhaita alors que quelqu’un vienne rechercher l’enfant. Ne pouvait-on pas simplement en déduire, après deux mois de confinement et les contraintes que cela impose, qu’un retour à l’école impliquerait un changement de rythme potentiellement vecteur d’angoisse et de stress ? Qu’une jeune enfant pourrait simplement en ressentir une forme de fatigue ? Personne, semble-t-il, ne s’est posé la question …

Pour information, la température de référence généralement affichée sur les thermomètres digitaux est de 36°5. Précisons que la température avait été prise avec un thermomètre frontal. Ce genre de thermomètre n’est pas fiable. Il peut donner trois résultats différents à trois endroits différents sur, ou à distance du front, avec parfois 1° de différence. La qualité du thermomètre joue sur sa fiabilité. Son usage intensif le met rapidement hors service et cela donne parfois des températures farfelues…

Une aide soignante

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