Police et justice contre les Gilets Jaunes Retour sur les procès du 9 mai 2019 à Boulogne-sur-mer

Police et justice contre les Gilets Jaunes 

Retour sur les procès du 9 mai 2019

à Boulogne-sur-mer

Le 9 Mai, plusieurs Gilets Jaunes comparaissaient au tribunal de grande instance de Boulogne-sur-mer en raison de leur participation aux actions sur l’autoroute A16 et à proximité du rond point « des oies ». 

Au matin de ce 9 mai, quelques syndicalistes s’étaient rassemblés devant le tribunal en solidarité avec les Gilets Jaunes. Les uns et les autres devaient rapidement se séparer afin d’honorer leurs obligations respectives. Les chasubles multicolores regagnaient rapidement le défilé des fonctionnaires en centre ville tandis que les autres abandonnaient les leurs, interdites dans l’enceinte du tribunal. 

En dehors d’expressions ponctuelles de solidarité ou de défilés communs, convenons que la rencontre entre Syndicats et Gilets Jaunes n’a objectivement eu lieu, ni ici, ni ailleurs. Pouvait-il en être autrement, était-il seulement souhaitable qu’il en soit autrement ? Par delà les dissemblances apparentes, c’est d’abord en creux que ce rendez-vous impossible nous renseigne sur les contraintes qui s’imposent dorénavant aux luttes à venir. Un bilan complet reste à tirer en la matière. 

Dans les tribunaux comme ailleurs, les préjugés ont la vie dure

Comme il est de coutume, il fallut patienter plusieurs heures avant que les procès des Gilets Jaunes ne débutent. L’une des affaires traitées durant ce laps de temps nous permit de mesurer combien certains préjugés ont la vie dure au sein des institutions de l’État français. S’adressant à une auxiliaire de vie qui témoignait du harcèlement qu’elle endurait au travail, le tribunal cru bon de lui poser cette question : « Comment étiez-vous habillée ce jour là, sur votre lieu de travail ? » À elle seule, cette remarque augurait de ce à quoi il fallait s’attendre pour la suite et on peut l’avouer, nous ne fûmes pas déçus. 

« Nous somme pas là pour faire de la politique ! »

Après avoir lu les procès verbaux équivoques des policiers, et égrainé sans retenue les casiers des personnes convoquées, le tribunal céda la parole aux accusés. Les membres d’une même famille témoignèrent de la violence physique et verbale avec laquelle ils furent rapidement interpellés et conduits en garde à vue, et ce malgré l’état de santé de certains d’entre eux. À l’accusé suivant, il était reproché de s’être équipé de matériel de protection, du matériel de travail en réalité, qui le désignait comme une assaillant potentiel. Et lorsque certains tentèrent de réinscrire leurs faits et gestes dans le contexte particulier d’une mobilisation sociale, le tribunal objecta : « Nous ne sommes pas ici pour faire de la politique ! ». Pratique et définitif. 

Les bons Gilets Jaunes et les autres …

Pourtant les membres de ce tribunal ne se privèrent pas d’en faire de la politique ; depuis leur propre position de classe, cela va sans dire. Et c’est tout naturellement qu’ils nous offrirent un florilège de poncifs, de ceux qui surabondent sur les plateaux de télévision. Ainsi, on apprit qu’il y avait les bons Gilets Jaunes et les autres, les « radicalisés ». La radicalité est pourtant chose indispensable, un signe de discernement. Elle seule permet, comme nous l’enseigne n’importe quel dictionnaire, de considérer tout objet à partir de sa racine, de son essence(1). On comprit également qu’appeler à des manifestations ou des rassemblements semblait potentiellement suspect aux yeux de la cour. Manifester, surtout sous une tunique jaune l’était plus encore et recommencer pouvait s’apparenter à de la récidive. Et on assista même à des appels à peine voilés à la dénonciation : « Pouvez-vous nous dire qui étaient les personnes présentes autour de vous ? Les connaissiez-vous ? » … Quant à cette idée fixe d’expliquer une situation complexe par l’emprise d’un « meneur » sur une foule, ou de qualifier « d’agitateur » le simple participant à une action, tout cela délimitait très nettement deux conceptions irréconciliables de la réalité sociale. Alors, si ce n’est pas cela la politique, qu’est-elle donc pour ces gens de la justice d’État ? 

Un théâtre mécanique 

Un procès s’apparente le plus souvent à un enchaînement mécanique de procédures. A mesure que le temps passe, l’ennui, voire l’absence se lisent sur le visage des assesseurs et parfois même sur celui du juge. Le premier temps fort est celui où le procureur énonce son réquisitoire. À plusieurs reprises des peines de prison furent réclamées ce jour là. Face à la procureur se tenaient des ouvriers, des allocataires du RSA, un travailleur en arrêt maladie et plus tard dans l’après-midi, un gérant de food-truck pour le moment sans rentrée d’argent. Comme sur le bitume depuis des mois, deux mondes aux intérêts contradictoires se faisaient face. Et à mesure que se prenaient les réquisitions, on ne pouvait s’empêcher de se demander quelle connaissance intime du milieu carcéral cette jeune femme avait-elle pour psalmodier sans ciller de telles requêtes ? Nous ne le saurons sans doute jamais, même si nous nous en doutons …

C’est alors que l’un des avocats replaça efficacement la question politique au cœur de sa plaidoirie. Il conclut son intervention en rappelant qu’alors que des centaines de Gilets Jaunes plient sous le joug de la justice, que certains d’entre eux rejoignent les prisons, aucun policier n’avait encore été jugé pour les violences commises. 

On lutte collectivement et on se défend séparément ? 

Le nombre de personnes présentes aux côtés des accusés témoignait d’une solidarité partagée. Une question demeure malgré tout. Pour quelle raison malgré sa durée, son évolution rapide et plutôt positive ce mouvement n’est-il parvenu à dépasser certaines séparations ? Et pas seulement ici, à Boulogne-sur-mer. Cela tient en partie à sa nature mais sans doute aussi au fait que nombre de personnes qui auraient pu lui apporter leur concours sont restées en marge, voire ont refusé d’y participer. Il est à regretter que plusieurs Gilets Jaunes jugés le même jour par la même cour aient choisi de se défendre séparément, chacun avec son avocat alors même qu’ils avaient lutté côte à côte durant plusieurs semaines. 

La lutte ne s’arrête pas au portique électronique du tribunal. Elle doit se poursuivre collectivement dans son enceinte et sans laisser personne derrière elle. Ce n’est pas seulement une question éthique, c’est une des conditions de l’efficacité et du succès face aux tribunaux.   

Ce jeudi 9 mai, on a senti que les différents groupes de Gilet Jaunes locaux ne formaient pas un collectif de lutte homogène. Lors du procès de l’après-midi, les accusés et les soutiens du matin avaient quitté les lieux depuis longtemps. Finalement, plusieurs relaxes furent prononcées, des dommages et intérêts furent partiellement accordées aux policiers, le tout assorti de quelques peines de prison avec sursis.

Un « collectif de soutien » local ?

Quelques mots seulement à propos du « collectif de soutien » sous égide syndicale qui proposa ses services aux Gilets Jaunes boulonnais. Cette fois, nous n’avons pas cru devoir y participer car il nous semblait que cette initiative était vaine. Pour une raison toute simple et qui tient à l’extériorité totale de la démarche par rapport au mouvement. Dans le meilleur des cas, cela pouvait s’apparenter comme son nom l’indique à du soutien extérieur, un peu comme les associations caritatives interviennent auprès des sans-papiers, c’est à dire sans partager la réalité des personnes auxquelles elles s’adressent et avec en plus un positionnement surplombant. Dans le pire des cas, cela pourrait rappeler de bonnes vieilles manœuvres gauchistes. Nous savons que ce n’était pas l’intention localement. Toutefois, ne pas mesurer toute la distance qui sépare l’offre de la demande, par ailleurs inexistante, traduit bien une incompréhension de la situation qui pose question. Ou pas …

La défense collective !

Depuis le mouvement contre la loi de la socialiste El Khomri, dans plusieurs villes les acteurs des luttes se sont regroupés pour assurer et préparer leur défense face à la justice et à la police. L’exemple du collectif de Toulouse vaut d’être connu pour la qualité de son travail et de son investissement. Pour ces camarades actifs dans le mouvement des Gilets Jaunes depuis le début, il s’agit d’assurer une auto-formation juridique sur des ronds-points, dans des AG ou ailleurs. L’idée est simple, il s’agit de partager et propager les connaissances et les stratégies judiciaires afin qu’elles soient réappropriables par les participants à ces ateliers. La Défense Collective de Toulouse a assisté à presque l’intégralité des comparutions immédiates du mouvement. Elle a assuré une présence continue à tous les procès. Le collectif a également récolté plusieurs milliers d’euros pour faire face aux racket judiciaire et envoyer des mandats aux prisonniers. Nous vous conseillons de vous rendre directement sur le site de la « Défense Collective Toulouse » afin d’en savoir plus (2).  

Boulogne-sur-mer, le 11/05/19

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  1. La radicalité concerne le principe premier, fondamental, celui qui est à l’origine d’une chose, d’un phénomène. In: https://www.cnrtl.fr/definition/radicalité

(2) Défense Collective Toulouse :  

https://defensecollectivetoulouse.noblogs.org

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