La marche des Gilets Jaunes du 9 Février : « Le monde meilleur » ne se construira pas à coups de commémorations patriotiques

La marche des Gilets Jaunes du 9 Février :

« Le monde meilleur » ne se construira pas à coups 

de commémorations patriotiques

Comme chacun le sait, un mouvement social ne suit que rarement un cours linéaire. Les chemins qu’il emprunte sont souvent tortueux et aux progrès notables qu’il réalise parfois, succèdent aussi des reculs spectaculaires. C’est à ce genre de rétropédalage auquel nous avons eu le sentiment d’assister ce samedi 9 Février 2019. 

manifestation déclarée et service d’ordre

C’est en sortant du cadre stérile des promenades syndicales que le mouvement des Gilets Jaunes est parvenu à marquer des points et à inquiéter le pouvoir en place. Mais en voulant prouver – à qui ?- qu’il était « capable de s’organiser » pour cet acte XIII(1), il est retombé dans les ornières de la respectabilité bourgeoise et désamorce de fait son potentiel subversif. Et en admettant même qu’il y ait quelque chose à prouver, dans ce cas, ne serait-ce pas plutôt en sachant débattre collectivement du fond comme de la forme de la lutte, en réactivant des assemblées de ville ouvertes à tous et à des heures accessibles aux travailleurs ? 

une révolte contre la vie chère pour les uns, mais pour d’autres …

Les dernières manifestations des Gilets Jaunes auxquelles nous avons participé nous avaient laissé une excellente impression. Manifestations en roue libre dans lesquelles les préoccupations sociales dominaient dans les slogans en « l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur ». Une légitime défiance à l’égard de la police s’affichait au grand jour et la composition très nettement prolétarienne nous confirmait que des militants ouvriers pouvaient trouver leur place au sein de cette révolte contre la vie chère et pour plus de démocratie. Le drapeau tricolore de la bourgeoisie française avait pratiquement disparu, sans être remplacé par aucun autre, que demander de plus par les temps qui courent ? Le mouvement semblait aller de l’avant.  

C’était peut-être aller un peu vite en besogne car, samedi après-midi, sur le lieu du rendez-vous de l’esplanade de Nausicaa, l’étalage de drapeaux français nous a quelque peu refroidi. La seule explication plausible à ce retour inattendu était la présence de groupes dont les revendications affichées comme celle du « Frexit » ou la distribution de flyers s’adressant aux « Français » et Gilets Jaunes ne laissaient planer aucun doute sur leur projet. 

Il est un peu facile de sourire de la confusion(2) qui règne dans l’expression politique affichée sur les fameux Gilets Jaunes ; ainsi, untel se revendique simultanément de Guévara et du RIC, quand un autre affiche son « anarchisme » à tendance illuminati. Malheureusement cet embrouillamini est inévitable au coeur d’une dynamique portée avant tout par des individus le plus souvent isolés ou des groupe affinitaires qui ne font cause commune que pour défiler. Ceci étant et malgré les quelques bonnes surprises de la journée, les épisodes qui suivront ne feront que confirmer le malaise pressenti dès le départ. 

Photo de famille au monument du « Souvenir français »

On retrouva au fil du cortège des militants ouvriers portant le gilet et on croisa avec plaisir quelques camarades du rail. Les slogans à portée sociale ou contre les violences policières étaient largement repris. A mi-parcours, le cortège déboucha sur le boulevard Prince Albert, quartier petit bourgeois et désert où nous nous demandâmes ce que nous étions venus faire. On le comprit un peu plus tard. C’est là, que la famille des Gilets Jaunes réunie au grand complet prit la pause devant le monument du « Souvenir français ». Et, de nouveau, le malaise …

A leur décharge, nous supposons que bien peu de Gilets Jaunes présents samedi à ses pieds, connaissaient l’origine exacte de ce monument. Mais aussi, qu’un grand nombre d’entre eux seraient bien en peine de nous expliquer le rapport qu’entretient leur galère quotidienne avec la guerre de 1870 ? Par contre, nous supposons que quelques petits malins, avaient des intentions plus explicites …

 

Pour rappel salutaire, à son origine, le « Souvenir français »(3) est une association qui commémore la mort des militaires de la guerre de 1870. Un conflit qui, faut-il le redire, se termina par l’extermination de milliers de Communards à Paris en 1871 par ces mêmes soldats français, le tout avec la bénédiction de l’état-major de l’armée allemande !

Maintenant, dites-nous Gilets Jaunes du Boulonnais et d’ailleurs, de quel côté de la barricade vous seriez vous tenus en 1871 ? Du côté des prolétaires luttant contre les Macron de l’époque et pour « un monde meilleur » comme nous le chantons ensemble dans les rues, ou du côté des escadrons de la mort de l’armée française mitraillant des hommes désarmés, éventrant des enfants, massacrant des femmes ? Alors, de quel côté, dites le nous ?

Nous n’étions malheureusement pas au bout de nos peines, car rebelote au monument aux morts avec en prime cette foutue Marseillaise … Ce n’était plus une manifestation, c’était un enterrement … Nous nous apprêtions à déserter ces célébrations aux tonalités patriotardes et militaires lorsqu’enfin la vie, la vraie, libre et joyeuse reprit ses droits. 

Elle commence enfin la manifestation des Gilets Jaunes 

Nous n’espérions plus grand chose de cette journée lorsqu’un tiers des marcheurs décida de partir en manifestation sauvage au travers des rues de la ville. Enfin ! Plus de service d’ordre, nettement moins de tricolore et des slogans offensifs : « Qui est dans la galère ? C’est nous ! Qui n’a plus de pognon ? C’est nous ! … » suivi de revigorants « Police partout, justice nulle part !». La traversée du centre ville se fit dans une ambiance dynamique jusqu’à l’approche du commissariat où de rituelles charges succédèrent aux tirs de flashball et aux arrestations.

A deux pas d’une enseigne de la grande distribution, un mouvement contre la vie chère aurait sans nul doute été mieux inspiré en choisissant sa cible avec plus de discernement. Une action d’auto-réduction sur les produits de première nécessité, voilà qui s’il le faut, prouverait la réelle capacité de ce mouvement à s’organiser et qui sait, à gagner sur ses véritables revendications. 

                                                                 Crosse en l’air et Gloire au 17 ème !

Boulogne-sur-mer, le 11/02/2019

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(1) Lire l’appel des Gilets Jaunes à la marche du 9 février.

(2) La confusion, terme pratique et abondamment utilisé par les avant-gardes qui se piquent d’avoir les idées claires en toutes circonstances. Ce qui n’est absolument pas notre cas et nous le revendiquons haut et fort. 

(3) Comme la stèle du monument boulonnais en témoigne, le « Souvenir français » commémore également les expéditions coloniales menées par l’Etat et la bourgeoisie française : Tonkin, Sénégal, Mexique, Chine, Crimée, Algérie, Tunisie et … « Autres colonies ». Au moins ça a le mérite d’être clair. 

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