Un parc d’éoliennes dans la Manche : le secteur de l’énergie pense large

Un parc d’éoliennes dans la Manche : le secteur de l’énergie pense large

 

   Alors que le programme nucléaire français reste le fer de lance de la production énergétique nationale,  le capitalisme, privé comme d’État, dans sa frénésie de « green washing » lui adjoint désormais des alternatives prétendues écologiques. C’est le cas des aménagements de parcs éoliens. Dans le détroit du Pas-de-Calais, un parc offshore est en projet. Sans doute pour l’air frais et iodé que les éoliennes brasseront au cas où la centrale de Gravelines prendrait un coup de chaud…

 

Si depuis plusieurs années nous voyons fleurir ces moulins à vent moderne, dans les campagnes de la région, une nouvelle idée a germé chez des élus Boulonnais : semer des éoliennes en mer. Si le projet est évidemment soutenu par les verts, le PS, par l’intermédiaire de sa figure boulonnaise Frédéric Cuvillier, est évidemment en première ligne de ses adhérents, arguant comme d’accoutumée dans ce genre de projet, des emplois et de la redynamisation du port moribond de Boulogne. Que l’on aperçoive ou non un jour ces éoliennes au large de la cote d’Opale, est une chose, mais il est surtout important d’analyser le pourquoi de ce type de projet, et surtout ce qui se cache derrière. Car oui, l’emblème des énergies renouvelables et des bourgeois-écolo est bien un dispositif-clef du système capitaliste et de l’économie verte !

 

L’éolien : du vent au profit de l’atome  

 

Installer des champs d’éoliennes offshore n’est pas une idée nouvelle. Chez nos voisins européens, certains n’en sont plus a leurs coups d’essais. Les Danois, par exemple, ont créé leur première ferme en 1991, suivis rapidement par les Allemands, les Belges et surtout les Britanniques dans les années 2000. La grande Bretagne compte aujourd’hui plus de 1600 machines offshore en activité. En comparaison, la France est loin derrière et possède actuellement deux éoliennes offshore en activité et à but expérimental. Ces dernières ont été construites par Alstom et sont exploitées par EDF. L’une se trouve au large de Marseille[1] alors que la seconde est en Loire Atlantique sur le symbolique site du Carnet[2], où eut lieu à la fin des années 90 une lutte importante contre l’implantation d’une centrale nucléaire. Cette dernière éolienne, au doux nom de Haliade 150[3] est par ailleurs la plus grande du monde avec ses 176 mètres de haut. Le président de région Loire Atlantique, Jacques Auxiette, grand défenseur des plans d’aménagement ubuesques du territoire (comme l’Aéroport de NDDL) est bien évidemment un soutien de taille pour les promoteurs de ce projet.

Outre le côté symbolique, il est clair que l’industrie de l’éolien offshore (comme terrestre d’ailleurs) est intimement liée à celle du nucléaire. S’il faut des preuves, les industriels positionnés sur ce secteur éolien sont tout simplement les même que ceux installés dans les secteurs du nucléaire. Nous venons d’évoquer EDF et Alstom, mais Siemens et Areva, sont eux aussi de la partie, que ce soit en France ou ailleurs.

Areva symbole français du nucléaire industriel a même créé une filiale spécialisée dans l’éolien offshore, la compagnie Adwen[4]. Cette dernière revendique de nombreux projets en Allemagne, ainsi que les fermes éoliennes offshore à l’étude au large de St-Brieuc, du Tréport et de Noirmoutier.

Si le lien entre les industriels du nucléaire et de l’éolien n’est plus à démontrer, il ne fait pas de doute que cette industrie du vent, sous son costume d’énergie verte, n’a absolument pas vocation à remplacer le nucléaire, comme nous le vendent certains de ses défenseurs (EELV en particulier), mais bien de s’y associer pour réduire la part du nucléaire dans la production électrique nationale. Cette industrie faussement verte n’a donc pour objectif que d’augmenter la production électrique globale et de pérenniser l’industrie du nucléaire.

 

Toujours plus grandes, toujours plus puissantes (source : France énergies marines)

 

Privatisation, aménagement et exploitation des mers

 

Les mers et les océans sont depuis toujours une source d’apport financier pour les capitalistes. La pêche industrielle, le transport maritime, l’industrie du tourisme ont déjà montré leurs grandes possibilités en termes de revenu financier. L’extension récente du domaine maritime national va également dans ce sens (voir encart). Aujourd’hui, au coté des ressources en hydrocarbure, c’est la production d’électricité qui prend la première place des projets d’aménagement maritime. Et la presse bourgeoise ne s’y trompe pas ! En effet, pas une semaine dans le Boulonnais, sans que la Voix du Nord publie un article au sujet de l’éolien offshore au large de la Côte d’Opale. Au niveau national, les journaux locaux font souvent de ce sujet leurs gros titres. Lors des dernières assises de la mer à Marseille, les 3 et 4 novembre derniers, les représentants de l’État et les industriels se sont rassemblés, devant la presse, pour parler de l’économie maritime et de « croissance bleue ». Une conférence animée par des dirigeants de Alstom, EDF, Engie, DCNS et le Pôle Mer Bretagne avait même pour sujet « Énergies marines renouvelables : quelles perspectives et à quel prix ? ».

Le message est clair. Les politiques publiques en termes d’aménagement du territoire apportent aux industriels un soutien sans faille pour développer la production d’énergie « bleue », et ce en mettant à disposition du secteur privé les organismes scientifiques publics (voir encart).

Dans le Boulonnais la frénésie générale de l’aménagement du territoire suit l’élan national. Et c’est d’autant plus flagrant à Boulogne ! Dans une région ou la paupérisation augmente proportionnellement à la désindustrialisation massive, la mer reste un terrain parfait d’accumulation de capital. Les décideurs et patrons locaux sont prêts à tout pour montrer leurs capacités à tourner la page du passé industriel, à proposer des projets « pour l’avenir ». La création d’emploi est d’ailleurs l’argument principal pour faire valider le financement de ce type de plan.

Ajouter à cela, le fait que surfer sur l’image « maritime » de la ville est primordial pour les élus du Boulonnais et l’environnement marin n’a qu’à bien se tenir. De gros fonds public sont fréquemment débloqués pour capter des marchés et financer des projets privés ou semi-privés liés à l’environnement maritime et l’aménagement de la mer. On pense bien sûr à l’agrandissement du Centre national de la mer, Nausicaà[5] ; la création d’un hub-port ultramoderne il y a quelques années et inexploité aujourd’hui et demain très probablement le financement de l’éolien offshore. Il va de soi que les industriels régionaux répondent à la main tendue par la Région et les municipalités concernées et se pressent pour profiter de cette manne financière juteuse, entrant ainsi en concurrence avec les multinationales de l’énergie.

 

Petite guerre entre amis : la pêche qui trinque

 

Si ce projet d’éolien offshore est soutenu par Frédéric Cuvillier et sa majorité PS, la fronde s’élève chez ses amis des villes voisines. Danielle Fasquelle et Bruno Cousein, maires UMP du Touquet et Berck s’opposent farouchement à ce projet. Soyons clair, ce n’est pas l’aménagement du milieu maritime et la privatisation du territoire qui leur pose problème, ni même le projet en lui-même, mais bien que l’implantation du parc se fera devant les fenêtres des riches cadres et retraités qui peuplent ces deux stations balnéaires. Les arguments sont d’une part que l’installation d’éoliennes en face de leurs côtes, pour des raisons panoramiques et touristiques, serait néfaste mais ce qu’ils ne goûtent guère plus, c’est que le conseil municipal de Boulogne a voté une motion de soutien au projet, afin que Boulogne devienne centre d’entretien des éoliennes. Cette fausse petite guerre de pouvoir pousse même Danielle Fasquelle à soutenir les pêcheurs locaux, qui par la voix du comité régional des pêches (CRPMEM), y sont opposés eux aussi à cause de son implantation sur des zones poissonneuses.

En effet, si tout le monde s’accorde sur l’intérêt de ce projet d’éoliennes offshore, le principal perdant, s’il se réalise, serait bien la petite pêche locale. La privatisation des mers par les professionnels de l’énergie entre en concurrence directe avec les pêcheurs, qui exploitent globalement les mêmes zones. La désindustrialisation du port de Boulogne menée par la gauche et le patronat de l’industrie depuis plus d’une décennie passe à une vitesse supérieure. La petite pêche déjà démolie par le capital au profit de grandes firmes multinationales de l’exploitation halieutique et de la transformation, va donc se voir aussi privée de ses zones de pêche locale.

Par ailleurs, n’oublions pas qu’un projet de longue date du patronat boulonnais est de développer l’aquaculture en lieu et place de l’ancienne industrie métallurgique. On peut donc aussi penser que l’anéantissement de la petite pêche locale par sa mise en concurrence géographique avec l’éolien offshore, serait du pain béni pour les soutiens locaux à l’aquaculture. La pêche disparaîtrait ainsi pour laisser place à l’aquaculture, et artificialiser donc encore un peu plus notre environnement et notre alimentation.

On notera que du côté des pêcheurs, la résistance est bien molle ! Ce qui pourrait sembler étonnant au vu des transformations de leur profession décidées par les patrons locaux. À ce rythme, la pêche artisanale ne sera plus qu’un folklore local d’ici quelques années, comme l’est aujourd’hui la pêche traditionnelle au flobart. Un autre dessein municipal vise à agrandir le port de plaisance et développer le tourisme, là encore aux dépens de la pêche. Les pêcheurs y voient la mort programmée de leur profession. La faiblesse de la lutte s’explique peut-être par la présence d’Olivier Leprêtre à la tête de CRPMEM. Le petit patron de pêche étaplois est un proche de Frédéric Cuvillier[6], et n’a donc pas intérêt à s’opposer aux projets mégalomanes boulonnais…

 


Encart

En 2002, le secrétariat général de la mer recommande de développement de l’éolien offshore au niveau national. Un Grenelle de l’environnement et deux élections présidentielles plus tard, France Energie Marine voit le jour. Installé à Brest, ville réputée pour son passé maritime et son présent actif dans l’étude de l’environnement marin, son but est à l’origine de créer des liens entres le secteur public (scientifiques, services déconcentré de l’Etat, universitaires) et les industriels de l’énergie (RTE, EDF, Areva, etc.) afin de développer les parcs éoliens offshores au niveau national et d’étudier d’autres sources d’énergies possible comme l’éolien farshore, l’hydroliens, etc.

En clair il s’agit de mettre les organes scientifiques publics aux services des industriels de l’économie maritime. Depuis sa création ce groupement a permis le développement de nombreux partenariats public-privé et donc de financer la recherche industrielle du secteur, avec des financements publics. Et pour donner une image sociale à cette initiative, le recours à des étudiants pour mener une partie de ces études, dans le cadre de sujets de thèses cofinancés, est monnaie courante. Ces étudiants sont une main d’œuvre corvéable, dévouée et surtout bon marché.


 

Notes :

[1]            http://www.polemermediterranee.com/DAS-Projets/Ressources-energetiques-et-minieres-marines/Energies-marines-renouvelables/VERTIWIND

[2]          http://www.20minutes.fr/nantes/901149-20120320-eolienne-geante-inauguree-carnet

[3]           http://www.alstom.com/fr/products-services/product-catalogue/production-electricite/energies-renouvelables/eolien/eoliennes-offshore/plateforme-eoliennes-offshore-haliade/

[4]           http://www.adwenoffshore.com/projects/

[5]             http://www.lesechos.fr/27/06/2014/LesEchos/21717-109-ECH_a-boulogne-sur-mer–nausicaa-se-dote-du-plus-grand-aquarium-d-europe.htm

[6]         http://www.lavoixdunord.fr/region/boulogne-olivier-lepretre-et-delphine-roncin-decores-ia31b49030n2510076

 

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