Chronique de l’agonie de Damremont Comment mettre à mort un quartier populaire

Chronique de l’agonie de Damremont
Comment mettre à mort un quartier populaire

« Le quartier de Damrémont se meurt ». Déclinée de différentes manières, cette phrase revient régulièrement dans la bouche des habitants lorsqu’on leur demande ce qu’il pense de leur quartier. Quand on traverse les quatre places successives qui s’étendent de la tour de l’Entente cordiale à la salle omnisports, cette réponse n’a rien de très surprenant : les volets de nombreux commerces sont définitivement baissés, les rues sont quasiment désertes et les rares maisons au milieu des immeubles, place Damrémont, sont presque toutes murées après leur rachat par Habitat du Littoral. Il n’en a pas toujours été ainsi. Bien sûr, comme partout à Boulogne, la désindustrialisation, la « crise »1 et son lot de licenciements sont passés par là. Cependant, les pouvoirs publics sont loin d’être innocents dans ce qui est vécu par les habitants comme la mort du quartier. Chronique d’une agonie.

 

Tri social et concentration des plus pauvres dans les bâtiments les plus dégradés
Comment diviser pour mieux régner

Dans la dernière Mouette (n°32), nous évoquions déjà le tri social effectué par Habitat du Littoral (HdL), le bailleur social boulonnais qui gère plus de 90% des logements du quartier. Ce dernier concentre les plus pauvres dans les trois bâtiments les plus insalubres appelés « le Vieux Damrémont » : les deux tours du 57 et du 55 rue du Colonel de l’Espérance et, entre les deux, la barre Demarle (du nom de l’allée où elle est située). Évoquant la gestion des logements, un cadre d’HdL justifiait cette concentration en affirmant que « le 55, le 57 et la barre c’est autre chose. Là les bâtiments sont plus dégradés, c’est moins attractif. On peut pas aller chercher certains types de clients. Du coup c’est des ménages plus pauvres avec plus de prestations familiales. En plus c’est une typologie de logements plus adaptés pour les familles nombreuses, beaucoup de T3, T4 et T5. J’vais pas dire que c’est des gens qu’ont pas les moyens d’aller ailleurs mais c’est sûr qu’ils ont moins le choix ». Quoi qu’en dise ce cadre sup’, le niveau de revenu n’est pas le seul critère retenu dans l’attribution du logement. En 2012, un salarié du bailleur confiait avec une brutalité désarmante ayant au moins l’avantage de la clarté que le Vieux Damrémont, « c’est à part. Là c’est tous les cas. En fait, on a le choix entre deux politiques : la mixité ou le regroupement des cas difficiles. Mais la mixité, ça marche pas. Alors on les a tous réunis là, tous les cas à problèmes. » Pour comprendre ces regroupements de soi-disant « cas », un détour par les critères retenus pour l’attribution des logements s’impose.
La nouvelle gestion publique est mise progressivement en place depuis le début des années 90 en France et consiste, selon le chercheur en sciences politiques François-Xavier Merrien, « à introduire des marchés ou des quasi-marchés au sein des institutions de l’État de manière à en renforcer l’efficience. […] Sous des apparences de révolution purement technique et apolitique, la Nouvelle Gestion publique participe du mouvement néo-libéral de remise en cause de l’État-Providence ». Parmi ses instruments, on compte notamment la « gestion du risque ». Bien qu’il se donne comme un instrument neutre de gestion, le risque est une construction sociale qui s’appuie sur et participe de la stigmatisation de certaines catégories, aux premiers rangs desquels les personnes désignées comme « étrangères » ou « issues de l’immigration » (en particulier des pays d’Afrique et du Moyen-Orient2) mais aussi les habitants qui touchent le RSA, ceux qui ont des problèmes de santé physique et surtout psychologique, ou encore les familles monoparentales. Armés de cet outil à discriminer et diviser qui ne dit pas son nom, les bailleurs sociaux regroupent les personnes les plus stigmatisées dans les bâtiments les plus pourris.
Récemment, Habitat du Littoral a rénové les deux tours, le 57 en 2014 puis le 55 en 2015. En fait de rénovation, seules les façades et parties communes ont été l’objet de travaux, et non les appartements qui sont pourtant mal isolés. En revanche, la barre Demarle est restée dans l’état et concentre désormais encore plus de ménages pauvres que les deux autres bâtiments. De plus, ses locataires sont laissés dans le doute quant à sa destinée. Un gardien expliquait qu’il « y’a une dame qui m’demande toujours si ça va être détruit parce qu’elle veut refaire sa cuisine  » mais si c’est détruit dans deux ans c’est pas la peine  » elle me dit. Pour moi c’est gênant parce que j’sais pas quoi lui dire parce que si j’lui dis non et qu’au final ils détruisent… Y’a beaucoup d’appartements vides dans cette tour. Sur 56 appartements, il doit bien y’en avoir pt’êt pas 20 mais une bonne quinzaine. Et puis avec les fuites sur le toit ils relouent plus les appart’ du dernier. Sur 12 appartements y’en a 6 de vides. Mais aux autres étages y’a beaucoup d’nouveaux arrivants : y’en a eu au moins cinq ou six ces derniers mois ». L’insalubrité de la barre n’empêche pas le bailleur d’y proposer des logements, et on devine à qui ils sont réservés en priorité… De plus, sur 7 demandes de mutation à Demarle, 3 invoquent des troubles de voisinage et on peut se demander si ces troubles sont dus à des voisins trop bruyants ou, au contraire, à l’absence de voisin et aux conséquences d’être entouré d’appartements vides (plus forte résonance, humidité liée aux fuites et infiltrations, présences d’animaux nuisibles,…).

L’argument volontiers mis en avant à la fois par les agents des pouvoirs publics et par certains habitants pour justifier la concentration des « cas » dans le Vieux Damrémont repose sur le fait que ces derniers seraient particulièrement enclins à provoquer des troubles de voisinage. Ici, la stigmatisation remplit parfaitement sa fonction sociale, à savoir détourner l’attention des vrais problèmes rendus visibles par les personnes stigmatisées (appauvrissement et déclin du quartier, chômage,…) et justifier l’exclusion de ces dernières en les désignant comme responsables de ces maux. Elles se retrouvent alors désemparées, seules, en proie aux troubles psychosociaux (alcoolisme, dépression, comportements agressifs, etc). « Le pire c’est les bâtiments bleus [le Vieux Damrémont]. Là-bas y’a du trafic, de la drogue et tout. C’est Chicago. Et puis Léon Blum, c’est l’bordel. Y’a deux clans ici, Damrémont et Léon Blum » nous confiait une habitante en 2012. La stigmatisation spatiale, produite par les pouvoirs publics, vient renforcer la stigmatisation sociale et raciale qu’ils ont eux-même fortement contribué à créer tout en alimentant des tensions qui viennent justifier leur action de ségrégation. Et la boucle est bouclée. Dès lors, comment s’étonner de la détérioration des relations dans le quartier, en particulier entre les habitants du Vieux Damrémont et ceux des autres bâtiments3 ?

 

Construction, rénovation et sécurisation
Comment rendre impossible l’appropriation

Le quartier comptait par le passé des lieux qui étaient appropriés individuellement ou collectivement par les habitants, notamment la place devant les bâtiments du Vieux Damrémont et la voix ferrée abandonnée qui était située derrière le quartier par rapport à la Liane. Plusieurs habitants, surtout des femmes, nous ont fait part de leur tristesse suite à la construction du boulevard de l’Europe derrière le quartier. « Avant c’était bien, on passait l’après-midi dans l’herbe, on faisait des bouquets de fleurs et avec les mûres qu’on ramassait je faisais des confitures. Et puis ils ont construit la route. Déjà qu’on avait les usines, les deux viaducs et la Liane, il a fallu qu’ils nous fasse une route en plus. Ils nous ont vraiment encerclés. Avant on avait un coin de nature, mais même ça ils nous l’ont pris. » Le quartier est désormais bordé sur trois côtés par des routes qui voient passer quotidiennement entre 15 et 20 000 automobilistes. Cependant, on imagine très bien un cadre d’Habitat du Littoral ou de la mairie rétorquer à cette habitante qu’avec l’aménagement des berges, celles-ci sont elles aussi devenues un « petit coin de nature » destiné aux habitants. C’est faire abstraction d’un élément essentiel : en étant pas aménagés, les abords de la voie ferrée se prêtaient justement à l’appropriation. L’espace aménagé des berges contient dans sa forme ses propres usages (ce ne sont plus des fleurs que l’on peut cueillir mais des parterres entourés de grillages, pour ne citer que cet exemple). En outre, la voix ferrée était cachée depuis la ville et les routes, on y échappait aux regards, ce qui permettait une forme d’intimité propice à l’appropriation, permise en général par les espaces en marge. Or les berges de la Liane, offertes à tous les regards par leur position centrale (la rivière est désormais qualifiée d’ « épine dorsale » de la ville), ne sont pas ouvertes à l’appropriation libre mais à des usages déterminés. Elles sont désormais sous contrôle et donc soumis au pouvoir.

Concernant l’espace au pied des bâtiments du Vieux Damrémont, une autre habitante témoigne qu’« avant qu’ils construisent la crèche c’était une grande pelouse. Quand ils faisait beau tout l’monde descendait des bâtiments et s’asseyait dans l’herbe. J’pouvais même plus entendre ma télé tellement y’avait d’bruit, les gamins qui criaient et tout mais ça m’dérangeait pas, au contraire. J’préfére entendre ça qu’le silence qu’y a maintenant. Depuis qu’ils ont construit la crèche y’a plus rien, c’est mort. Y’a quelques p’tits groupes de gens du même pallier qui s’assoient sur les murets mais ça s’mélange plus comme avant. » Le directeur de la crèche expliquait que celle-ci « est vue comme un élément étranger dans le quartier […] Le lieu cristallise beaucoup de ressentiment vis-à-vis des pratiques municipales, je l’ai tout de suite senti en arrivant ici [en 2010]. Et puis ils nous ont mis un morceau de jardin dont on ne sert pas. Il aurait dû être gardé pour le passage. […] En fait nous on est venu constituer une barre de plus. On oblige les gens du 57 et du 55 à complètement nous contourner. » La production de l’espace n’a rien d’innocent. L’espace conçu par le pouvoir « consiste en  » lots  », il se dispose répressivement par rapport au points forts des alentours »4 et plus particulièrement par rapport aux pratiques d’appropriation collectives. L’espace conçu par le pouvoir écrase l’espace vécu des habitants.

La répression ne consiste bien sûr pas qu’en lots architecturaux. « Y’a eu plusieurs descentes ici. La dernière fois [juin 2014] ils ont bouclé tout le quartier. Y’avait une voiture de police à chaque entrée et y’en a qu’ont fini en prison [deux d’après la presse]. Ils ont perquisitionné plusieurs appartements, des caves,… Enfin, partout où ils pouvaient aller. Avant la descente y’avait tout le temps des jeunes qui traînaient en bas mais depuis y’a plus personne. » Cette descente visait principalement le Vieux Damrémont et a eu lieu quelques jours avant le début des travaux de rénovation du 57… Bien qu’il soit impossible d’affirmer une coordination en amont des deux opérations, la coïncidence est troublante, en particuliers quand on sait qu’intervention policière et de rénovation avancent en général main dans la main5. Quoi qu’il en soit, espaces public et collectif du Vieux Damrémont sont désormais déserts, ce que regrettent des éducateurs de rue : « Avant sa rénovation, le 57 c’était un lieu vachement important. Y’avait un peu d’deal mais y’avait surtout plus de mouvement. C’était là qu’on venait toutes les semaines pendant cinq ans. Avec les jeunes on a fait pas mal de trucs. D’abord y’a fallu les rencontrer et créer des liens de confiance, mais ensuite on leur a proposé pas mal de trucs. On faisait des sorties bateau avec Cité Mer. Ça marche vachement bien ça avec les jeunes et puis c’est dans la culture de la pêche de Boulogne. On a organisé des sorties dans la région et en dehors. On organisait aussi un tournoi de foot inter-quartiers […] Maintenant qu’les rues ne sont plus fréquentées on vient plus trop dans l’quartier. » Les éducateurs s’interrogeaient sur le classement de Damrémont en quartier prioritaire fin 2014 et constataient que l’isolement des habitants du quartier semble plus fort qu’ailleurs, ce qui expliquerait que la pauvreté y soit moins visible. En rendant impossible l’appropriation collective par la sécurisation de l’espace via des opérations policières et l’installation de digicodes, caméras, grilles et grillages, les pouvoirs publics détruisent le quartier populaire de Damrémont. « Un  » quartier populaire  » n’est pas un quartier pauvre, du moins pas nécessairement. Un  » quartier populaire  » est avant tout un quartier habité, c’est-à-dire ingouvernable. Ce qui le rend ingouvernable, ce sont les liens qui s’y maintiennent. Liens de la parole et de la parenté. Liens du souvenir et de l’inimitié. Habitudes, usages, solidarités. […] L’intensité de ces liens est ce qui les rend moins exposés et plus impassibles aux rapports marchands. Dans l’histoire du capitalisme, cela a toujours été le rôle de l’Etat que de briser ces liens, de leur ôter leur base matérielle afin de disposer les êtres au travail, à la consommation et au désenchantement  »6.

Aujourd’hui, le rez-de-chaussée du 57 accueille deux associations très institutionnelles : Tous Parrain, parrainage de demandeurs d’emploi par des cadres et entrepreneurs, et le Cercle Côte d’Opale Synergie dont les membres, essentiellement des chefs d’entreprises, cadres dirigeants et professions libérales, sont cooptés… Des associations qui, si elles sont « très bien implantées dans l’agglomération » d’après le directeur du DSU qui a fait le lien entre Habitat du Littoral et ces deux structures, n’ont aucun lien spécifique avec le quartier. Or plusieurs habitants me disaient demander des locaux depuis des années pour leurs associations, véritablement implantées dans le quartier… Peine perdue. Elles proposaient notamment de transformer une voûte traversant le plus grand bâtiment en local mais m’expliquaient qu’Habitat du Littoral leur avait opposé des problèmes relatifs à la propriété intellectuelle de l’architecte… ce qui n’a pas empêché le bailleur d’en transformer une en cabinet médical entre le Vieux Damrémont et la place Léon Blum. Deux classes, deux poids, deux mesures.
Une autre association souhaite ouvrir un local à Damrémont « parce que y’a rien pour les jeunes ici, ils sont pas valorisés ». Si les intentions sont sans aucun doute louables, on peut néanmoins présager que si son souhait se réalise, le nouveau local participera également de la mise sous contrôle de l’espace, comme il le fait déjà au Chemin vert. « Les gens sont contents, [notre association] met d’la vie dans l’quartier. Bon, y’a aussi des gens qui nous en veulent parce qu’on a des caméras pour surveiller le local et les alentours et si les flics nous demandent la bande en cas d’problème, on est obligé d’leur donner. Alors y’en a à qui ça plaît pas. » D’autant qu’« à l’association on connaît bien les jeunes. On a des dossiers sur eux, on fait beaucoup d’recherches ». Plusieurs éléments concordent qui laissent à penser que leurs sources viennent d’échanges de « bons procédés » avec la police, la justice et la mairie. L’exemple de cette association révèle un élément indispensable pour comprendre les nouvelles formes de l’État, à savoir que ce dernier exerce un pouvoir diffus en s’appuyant sur différents types d’acteurs, dont des associations « partenaires » qui lui sont en fait plus ou moins directement inféodées.

 

 

L’atelier cuisine

Cet atelier qui a duré entre un et deux ans de 2009 à 2010 avait lieu une fois par semaine à l’espace Maës et s’articulait une à deux fois par semaine avec des distributions de colis de nourriture récupérée par la Croix Rouge et « des colis spéciaux pour les personnes les plus en difficulté ». L’atelier était composé d’un noyau dur d’une vingtaine de femmes qui cuisinaient ensemble à partir de produits eux aussi récupérés par la Croix Rouge. Les repas qui suivaient rassemblaient quant à eux cinquante à soixante-dix personnes, majoritairement des habitants du quartier, en particulier des voisins, amis et membres des familles des cuisinières semble-t-il. Repas et distributions répondaient non seulement aux besoins concrets des habitants face à la double défaillance du marché et de l’État, mais toutes les personnes qui en ont parlé le présentaient avant tout comme un support pour les rencontres, l’occasion de partager un moment convivial créateur de liens et base pour la construction d’un espace collectif ouvert à tous.
Ce n’est donc sans doute pas anodin si, à la même période, nombre d’habitants du Vieux Damrémont, majoritaires parmi les participants aux repas de l’atelier, se sont rendus à une réunion d’information organisée par la mairie et Habitat du Littoral pour exprimer leur colère face aux institutions et à leurs projets. Une habitante déplore que « y’avait une réunion à chaque fois qu’ils voulaient nous imposer quelque chose » et une autre précise que les agents des pouvoirs publics « prenaient des notes, c’est tout, mais ça servait à rien. Y’avait surtout des gens du Vieux Damrémont et à la dernière réunion, le maire et les gens d’Habitat du Littoral se sont fait siffler. Après y’en a plus eu ». Bien que que l’Espace Maës se présente comme ouvert à l’« appropriation » par les habitants, il reste avant tout un centre social municipal et les pratiques en son sein doivent de faire selon les règles du jeu telles que définies par le pouvoir. Or il semblerait bien que ce dernier se soit senti menacé par le succès de l’atelier cuisine. D’après certains boulonnais bien intégrés dans le tissu associatif local, c’est la mairie et le DSU7 qui ont coulé l’atelier cuisine et les distributions au prétexte du manque d’hygiène. L’un d’entre eux nous explique que « l’atelier cuisine ça marchait trop bien alors ils ont coulé le projet. Ils ont peur que les gens puissent se passer d’eux. Ils l’ont coulé mais pour le ressortir ensuite de leur chapeau en disant que c’était leur idée. On en parle en ce moment au Chemin vert de faire un restaurant social. […] La fête des voisins c’est pareil, ça n’intéresse plus personne depuis que c’est organisé d’en-haut, avant c’était fait par les habitants ». Aujourd’hui, l’atelier cuisine existe encore, mais sous une forme tout à fait différente, hygiéniste et encadré. Il n’a plus rien à voir avec ce qu’il était : le nombre de cuisinières est passé d’une vingtaine à sept ou huit, les repas ne sont ouverts qu’aux maris et enfants de celles-ci et il semblerait que le processus de fermeture continue pour que ne soient plus réunies autour de la table que celles qui se réunissent pour cuisiner.

 

Quelques pistes de réflexion

Bien plus qu’un intermédiaire, les DSU, présents dans toutes les villes touchés par le programme national de rénovation urbaine, sont en réalité des « morceaux d’État ». Leur rôle est, outre la « pacification sociale » (entendez le muselage de toute contestation), de faire des associations d’autres morceaux d’État par une sorte d’agencification en cascade autour de projets éphémères, permettant la diffusion du pouvoir public et de ses représentations de l’espace (social) en profondeur dans le tissu social en général et les quartiers populaires en particulier, avec au premier rang ceux qui sont l’objet de vastes rénovations urbaines (à Boulogne, le DSU intervient essentiellement au Chemin Vert). Le pouvoir étatique se fait englobant, à la fois séparé et au plus près, centralité et périphérie, horizontalité et verticalité, présent à toutes les échelles, fragmenté mais orchestré selon une conception unitaire.
A Damrémont, on a vu que tous les espaces communs qui étaient l’objet d’appropriation collective par les habitants ont été détruits par les pouvoirs publics, que ce soit par la construction de route, d’une crèche, au prétexte de la rénovation ou encore de l’hygiène. Force est de constater qu’avec la destruction de ces espaces ou leur intégration au sein des espaces publics institués (contrôlé par les institutions), il n’y a plus que la séparation entre des êtres isolés que plus rien ne relie si ce n’est l’État qui seul demeure public. Pouvoir public, il occupe l’espace intervallaire, s’insinue entre les gens qu’il a au préalable divisés et regroupés selon ses propres intérêts. L’État ne revendique plus seulement le monopole de la violence légitime, mais encore celui de l’espace public. « Le pouvoir, c’est-à-dire la violence disjoint et maintient dans la séparation ce qu’il a disjoint ; inversement, il rejoint et maintient dans la confusion ce qui lui convient […] Dans le dominé, contrainte et violence sont ici et là : partout. Et le pouvoir omniprésent »8.
Loin d’avoir déserté les quartiers comme on voudrait trop souvent nous le faire croire, l’État, sous différentes formes (police, mairie, bailleurs, agences, centres sociaux, certaines associations,…) y est au contraire omniprésent, envahissant. Si « l’air de la ville rend libre », il le pompe allègrement, étouffant toute velléité d’investir collectivement l’espace public au sens propre (espace physique) comme figuré (espace politique) hors du cadre fixé par ses institutions. Quand les pouvoirs publics et les médias parlent d’« intégration » aujourd’hui, il faut entendre « intégration a l’État », injonction à se soumettre à son pouvoir diffus, ordre de ne pas lui échapper.
En posant la question des conflits qui ont lieu ou, plus délicat, qui n’ont pas lieu, l’exemple de l’atelier cuisine est éclairant à plus d’un titre. « Avoir lieu », c’est-à-dire prendre corps dans l’espace, espace comme support du commun, lui-même condition sine qua non de l’espace public. Cependant, si l’espace sert bien de support aux relations qui s’y jouent, il ne constitue pas en soi une raison de se réunir. Or la table offre non seulement une raison de se réunir mais encore un espace autour duquel le faire. En permettant le dialogue et la rencontre, les repas organisés par l’atelier sont devenus un véritable espace public vécu libérant la contestation des habitants face au pouvoir et ouvrant la possibilité d’action collective (dont l’intervention des habitants du Vieux Damrémont pendant une réunion publique semble avoir été le germe avorté). « Les espaces publics de sociabilité ordinaire (la rue, la place du village) ou plus occasionnels (les fêtes, les foires) qui pouvaient être tout aussi bien économiques que festifs furent toujours des espaces d’une vie propre, mais toujours soupçonnés par les pouvoirs d’abriter une sourde turbulence politique, source possible de sédition »9. A raison sans doute. Aussi ne faut-il pas sous-estimer le potentiel de ce type d’initiative, à une condition : qu’elle se tienne à distance des pouvoirs publics et de ses espaces. S’il convient de maintenir une séparation pour maintenir l’espace public, c’est d’abord celle d’avec l’État et ses institutions.

Lille-Boulogne 01/02/2016

Encadré :

A propos du projet qui prévoit la construction de 63 logements collectifs « de standing », de bureaux et commerces, d’une résidence de tourisme, d’un hôtel, d’un restaurant et de deux parkings souterrains place de la République, juste à côté du quartier de Damrémont, une Boulonnaise nous disait : « Si ça ne se fait pas, c’est pas moi qui vais m’en plaindre. Et puis à tous les coups ça va faire comme l’Espace Lumière… Presque tous les commerces sont vides. Et puis… on dirait qu’on veut cacher le port, ce qui veut bien dire qu’on veut pas le relancer. Par contre si ça se fait, la population de Damrémont va changer. On voit bien que c’est pas pour les gens d’ici, y’a qu’à voir le prix des appartements [entre 139 000 euros pour un T3 et 320 000 pour un T4]. Faut dire qu’à Boulogne si y’a de plus en plus de pauvres y’en a aussi qui s’enrichissent hein, c’est comme partout, les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches. Je me demande comment ça va se passer la cohabitation entre les pauvres de Damrémont et les riches de République… Enfin, c’est décidé en-haut tout ça, c’est que ça doit bien être dans l’intérêt de quelqu’un, enfin, du système, mais pas des gens. » Un autre habitant nous disait : « Entre nous on appelle ça le projet Qatar ».

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