La persistance des conflits : analyse et perspectives

La persistance des conflits : analyse et perspectives

 

Depuis la fin du conflit sur les retraites de l’automne dernier, aucun mouvement interprofessionnel de cette ampleur n’a éclaté, et pourtant de multiples conflits liés au travail sur le Boulonnais ont éclaté.
De la fin novembre 2010 à juin 2011, nous avons recensé à l’aide de la presse locale plus de 110 articles1 sur des mouvements sociaux ! Comment se manifeste cette conflictualité ?

 

Il faut noter la forte présence des entreprises de service : TCRB, Véolia eau, Carrefour, Armatis, transport routier… Rien de plus logique puisque c’est ce secteur qui est désormais celui qui porte l’activité boulonnaise. Nombre des entreprises citées dans le tableau suivant font souvent partie d’une multinationale : Véolia, Carrefour, Eiffage (Forclum), Kéolis (TCRB). De plus la plupart des entreprises qui ont connu des conflits sont composées de 80 à 200 salariés : STGV Thévenet, Carrefour market, Véolia eau, Forclum infra Nord2, Cartonnages Gaultier… Est-ce à dire que la taille plus modeste de ces entreprises favorise les solidarités ouvrières et la résistance face au patronat.

Date Boîtes Revendications Forme de lutte
janvier 2011 Dhuime Conditions de travail et planning Grève reconductible
février 2011 Centre IUFM Outreau Réforme de la formation Jours isolés
Collège Jean Moulin, Le Portel Suppressions de postes Grève reconductible
Mars-Avril 2011 TCRB Départ du directeur, Plannings de service et de pause Grève reconductible
SACEL Maintien de primes Jours isolés
Collège Paul Eduard, Saint Etienne Au Mont Postes d’Assistants d’éducation Grève reconductible
STGV Thévenet Fermeture de l’entreprise Grève reconductible
mai 2011 Véolia Salaires, Reconnaissance de leur travail Jours isolés
Eté 2011 Armatis, Boulogne sur mer Salaires Jours isolés

Nous ne pouvons terminer ce recensement sans évoquer les « absents » de ces conflits.

 
Les absents.

L’hôpital public, plus gros employeur du Boulonnais est absent. Certes lors des journées
nationales fonctions publiques de nombreux agents de l’hôpital sont en grève et il y a bien eu le 1er avril une journée d’action pour alerter le public sur la dégradation des conditions de travail. En contre-partie, il est même fait mention fin février d’une journée de grève des sages-femmes qui a été ajournée. A ce propos pour l’hôpital il est plus compliqué d’analyser cette absence : est-ce une volonté de ne pas abandonner les malades, est-ce la suite d’une direction bien trop autoritaire ? Il est bien difficile de le dire.
Autre absent de marque : la pêche. Très peu de journées de grève sont à noter dans les entreprises de transformation du poisson et chez les marins-pêcheurs. On ne peut relever que deux jours de grève chez Euronor3 en mars et mai suite à des changements de direction, un en juin chez PRF-Atlantys4 contre le licenciement de salariés et enfin deux jours chez les pêcheurs, fin mars contre les prix du pétrole et les trémailleurs en mai pour soutenir un de leur collègue. La Continental-Nutrition a été évoquée mais dans le cadre de la fermeture de son site de la banlieue d’Avignon, Findus a fait parler de lui dans le cadre de son rachat, mais le secteur est resté bien calme depuis.
A l’issue de ce recensement rapide, on peut constater que les gros fournisseurs d’emplois du Boulonnais se font discrets : Hôpital, Continental-Nutrition5 et le secteur agro-alimentaire halieutique en général. Dans ce dernier cas on peut constater que la précarité croissante de l’emploi ne peut inciter les salariés à s’impliquer dans des mouvements sociaux bien souvent par crainte de perte de leur emploi. Par ailleurs cette précarité ne leur permet d’instaurer des liens durables avec les autres salariés de la boite ainsi des solidarités de lutte ne peuvent se construire.

Le reste du secteur public également n’est pas très présent. Hormis lors de journées d’action ou de grève nationales, les mouvements spontanés et locaux sont rares et seuls trois établissements ont connu des grèves au-delà de la journée. Armatis fait exception : cette société de téléperformance bien connue pour ses conditions de travail désastreuses et son management infantilisant a connu différentes journées de grève.
En résumé des entreprises privées de services, de taille moyenne, mais filiales de multinationales, ont connu le plus de conflits.

Des revendications majoritairement classiques.

La majeure partie des grèves de cette période se sont faites sur deux points très classiques :
– revendications salariales : soit les salariés réclamaient une revalorisation salariale
(Forclum en mai ; Véolia eau), soit le paiement d’heures de pause (Carrefour Market), soit le maintien de primes (SACEL) et enfin des grèves pour faire pression lors des NAO
(Négociations annuelles obligatoires) comme chez Armatis. Rien d’étonnant à ces grèves en ces temps de pouvoir d’achat au plus bas et de pression du patronat sur les salaires.
– Sauvegarde de l’emploi. Que ce soit dans le public ou le privé la lutte pour l’emploi est
un autre motif important de mouvement social. Soit les salariés protestent contre la fermeture pure et simple de leur entreprise (STGV Thévenet), soit ils protestent contre le licenciement de certains de leurs collègues (Cartonnages Gaultier, PRF Atlantys), contre des suppressions de postes dans le public (collèges Jean Moulin et Paul Eluard).
A côté de cela un nouveau motif est de plus en plus courant lors de ces grèves : les
mauvaises conditions de travail et les pressions patronales. Régulièrement lors de leur mouvement de grève, les salariés de Véolia eau ont également mis en avant le manque de reconnaissance de leur travail de la part de la direction. Chez Dhuime, ce sont les plannings horaires imposés par la direction qui posent problème. (cf page et le blog)
Comment ne pas évoquer la longue grève de la TCRB qui réclamait le départ du directeur.
Ce dernier souhaitait imposer une refonte complète des plannings, des roulements et des espaces de pause des chauffeurs. En étant à la fois la grève la plus longue depuis les retraites, elle affiche la particularité d’avoir une revendication bien différente des autres. Jamais les salariés n’en ont démordu : ils voulaient le départ de leur directeur.

Des méthodes de lutte traditionnelles

En dehors de cela les méthodes de lutte ne sont guère innovantes : la plupart des conflits se manifestent par au moins un débrayage et le plus souvent par une grève avec un piquet devant le lieu de travail. La plupart des grèves se sont déroulées sur une journée. On n’a pas constaté sur le Boulonnais ni retenue de dirigeants ni menaces sur l’outil de travail. Ces pratiques utilisées par les Selatex et les Conti demeurent marginales en France et n’interviennent qu’en dernier recours.
Effectivement chaque conflit est resté isolé, par exemple lors de la lutte chez la STGVThévenet, aucune autre entreprise de transport routier n’a vu ses chauffeurs se mettre en grève par solidarité avec leurs collègues perdant leur travail. Par ailleurs, cela les rendait peu visibles car la plupart de ces entreprises se trouvent dans des zones industrielles à l’écart du grand public. Seule la grève TCRB fut visible : elle a arrêté toute circulation de bus durant 25 jours. Aucun de ces conflits n’a engendré de mouvement d’ampleur étendu à un secteur d’activité entier. Hormis pour l’entreprise concernée ces grèves n’ont eu que peu d’impact sur l’économie surtout, quand, comme chez Dhuime, le patron fait appel aux autres dirigeants du secteur pour conduire les ambulances et être
ainsi des briseurs de grève. Seule la grève TCRB aurait gêné l’activité commerciale du centre de Boulogne.
Nous n’avons guère vu de salariés occuper la rue ou d’autres espaces. Pas ou peu d’informations émanant des grévistes eux-mêmes La faute peut en revenir aux organisations syndicales majoritaires.

La place des syndicats

Dans tous ces conflits deux centrales syndicales apparaissent clairement : la CGT et la CFDT. Les autres structures (FSU, UNSA, Solidaires, FO) sont présentes lors des journées
intersyndicales de grève et de conflits. La seule exception est la présence de Solidaires dans les trois conflits liés à l’Éducation Nationale et à Armatis. CGT et CFDT sont anciennement installées dans les boites en lutte et y possèdent des délégués du personnel. La presse bourgeoise relaie la parole de ces derniers, bien souvent avec le consentement des ouvriers eux-mêmes. Le discours des centrales l’emporte ainsi sur la parole des ouvriers. Le rôle de médiation des syndicats apparaît clairement dans les revendications salariales. Seules organisations pouvant assister aux NAO, elles sont souvent à l’origine des conflits liés aux salaires et donc à l’origine de la fin de ces conflits et à leur limitation à une journée. Le but est donc de peser dans les négociations et pas forcément d’arriver à la victoire totale. Il en va de même pour les grèves suite à licenciement de salariés : très souvent encore ces deux syndicats assurent la défense des salariés incriminés et donnent le tempo de la lutte.
Ceci dit, seuls les endroits où ils sont présents, les entreprises bougent. Pourquoi ? est-ce parce que ces organisations sont les seules à avoir droit au chapitre dans la presse  bourgeoise ?
[faut-il couper cette phrase?] Est-ce parce que les syndicats sont les seuls capables d’organiser les salariés ? Il nous semble plutôt qu’ils se contentent de suivre le mécontentement des ouvriers afin de maintenir leurs existence et implantation dans l’entreprise. Trop institutionnalisées, trop attachées à leurs privilèges, ils sont des outils de contrôle social des ouvriers en contenant voire empêchant les mouvements sociaux. Leur but est la négociation alors que les salariés savent pertinemment que ces négociations ne tournent jamais à leur avantage. Ils peuvent parfois lâcher un peu de leste et tolérer des conflits plus violents mais en contrôlant les modes d’action et surtout en sifflant la fin de la partie pour ne pas se faire déborder.
Il n’y a donc qu’un pas pour affirmer que la « mollesse » des modes d’action des luttes dans le Boulonnais est due à la stratégie des syndicats locaux dans la droite ligne des pratiques nationales. (ou dans la droite ligne des directives nationales).

Quelles victoires pour les salariés ?

Malheureusement pas grand chose. Tous ces conflits presque pour rien. En débutant par la plus longue de ces grèves à la TCRB, 25 jours à réclamer le départ du directeur pour finalement négocier avec lui. Les salariés ont juste obtenu une augmentation de salaire, revendication qui s’était ajoutée en cours de route. Ailleurs, lorsque les salariés demandent une hausse des salaires, ils en obtiennent souvent une mais bien plus minime que celle revendiquée. Les salariés de la STGV ont bien vu leur entreprise fermer, les conditions de travail chez Véolia ne semblent pas avoir évoluées d’un iota. Chez Dhuime, la grève a repris en 2012 (voir article p. et le blog de La Mouette Enragée).
Dans le public, toutes les protestations contre les suppressions de postes se sont révélées vaines.
Enfin, l’année 2011 a vu plus de 900 affaires passer devant le tribunal des prud’hommes, nous n’avons pas à ce jour d’éléments de comparaisons pas plus que nous ne connaissons les résultats de ces affaires. Elles sont de toute façon prise en charge par les patrons et les syndicats.

Perspectives

Les revendications salariales arrivent lorsque les NAO s’ouvrent, les grèves se déclenchent
dans le public lorsqu’on supprime des postes, le conflit apparaît lorsque la boite ferme. Il n’y a pasde réelles initiatives des salariés, nous avons à faire à des grèves défensives. On ne constate pasd’initiatives, de revendications positives. La plupart de ces grèves sont là pour garder un acquis et non en acquérir un nouveau.
Régulièrement nous voyons revenir le malaise des salariés face aux nouvelles techniques demanagement. Les exigences du patronat détériorent clairement les conditions de travail des salariés.
Derrière les revendications salariales nous trouvons ce malaise chez Dhuime, la TCRB, Véolia eau, etc. Nous avons ici les seules revendications où les salariés ne se contentent pas de suivre l’actualité de leur entreprise mais de prendre l’initiative. Il est fort probable que cela arrive après un long malaise. Les revendications se font jour lorsque la coupe est déjà pleine. L’individualisme grandissant des salariés peut expliquer cela. Un individualisme provoqué par l’émiettement statutaire du salariat et non spécifiquement recherché par les salariés eux-mêmes. Comment pouvoir mobiliser des intérimaires qui ne sont que de passage dans l’entreprise ? Comment motiver et engager dans la lutte une personne en CDD qui évidemment craint de ne pas voir son contrat renouvelé ? En face le capitalisme, qui a organisé sciemment cet émiettement, est dans les mêmes mains La plupart des boîtes appartiennent à des multinationales dont les intérêts convergent. Nous ne trouvons pas trace de remise en cause du système capitaliste dans son ensemble. Il n’y a pas non plus de référence à la lutte des classes. Il est à noter que les revendications sur les conditions de travail sont vite étouffées par les problèmes salariaux portés par les syndicats maison. Ils ne mèneront pas les salariés vers un combat plus global de remise en cause du système économique. Ils peuvent être à l’origine d’un conflit de boîte mais en aucun gagner un conflit de classe.
Si les références à la lutte des classes sont absentes, est-ce à dire que la lutte des classes est
absente ? La lutte des classes est plus que jamais présente dans les entreprises tant privées que publiques mais elle ne s’exprime plus par l’usage de discours ouvertement marxistes. On le voit les conflits ouvriers sont toujours présents mais soumis aux pressions des
syndicats et du patronat. Menaces sur l’emploi, pressions sur les salaires et par là-même menaces sur la survie quotidienne des salariés ne permettent pas l’éclosion d’un mouvement d’ampleur remettant en cause le travail lui-même.

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1 – Avec 110 articles nous ne prétendons pas être exhaustif mais cela nous a donné un beau panorama des luttes durant cette année depuis la fin du conflit sur les retraites.
2 – Forclum est une société de maintenance électrique, elle est une filiale de la multinationale Eiffage
3 – Euronor est un armement de pêche hauturière
4 – PRF est une société boulonnaise de filetage dont le siège, Atlantys, est basé à Rungis
5 – La Continental-Nutrition est une société de transformation de produits de la mer en nourriture pour animaux.

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