Les classes moyennes : une garde rapprochée idéologique

Les classes moyennes : une garde rapprochée idéologique

 

En janvier 2006, le ministre du budget affirmait qu’ un professeur certifié en fin de carrière : “gagne à peu près 4. 100 euros par mois. Un informaticien après 10 ans d’expérience, un conducteur de T.G.V. en fin de carrière, un V.R.P., gagne aussi entre 4.000 et 4.200 euros par mois. Cela veut dire qu’on va demander à toute une frange de nos concitoyens qui gagnent effectivement quatre fois plus que le Smic et au delà, de voir leurs impôts augmenter”. Cette affirmation, fausse au demeurant, recherchait l’adhésion de certaines catégories de travailleurs au discours d’une classe dominante s’exprimant en la circonstance par ministre interposé. On reconnaîtra la pratique routinière de la fabrique médiatique et à travers elle, l’objet de toutes ses attentions et intentions : produire et maintenir le consensus. Pour se faire, elle modèle par le discours une figure sociale aux contours indéterminés : « la classe moyenne ». Une catégorie à la fonction « propagandiste », “missionnée auprès des classes dominées à la diffusion des intérêts, idées et valeurs de la classe dominante”. Nous n’entendons pas nous livrer ici à l’étude de cette hypothétique agglomérat social mais simplement croiser quelques éléments afin de comprendre la raison de tant de sollicitudes …

 

Avant toute chose, rappelons que cette notion de « classe moyenne » n’est pas nouvelle et qu’elle accompagne l’histoire de la classe dominante depuis le XIXème siècle. A cette période, la république établie par et pour la bourgeoisie s’appuie en partie sur la paysannerie et son environnement social immédiat. Majoritaire jusqu’en 1936, la population des campagnes se compose alors de fermiers partiellement propriétaires, tour à tour dominants face aux travailleurs saisonniers et dominés face aux maîtres vivant d’une partie de leur travail. La troisième république puisa dans ce réservoir ses instituteurs, demoiselles de la poste ou ses officiers donnant ainsi naissance au mythe de l’ascension sociale républicaine. Entre temps, la menace que révèle la « Commune de Paris » mit la bourgeoisie dans l’obligation de se constituer un rempart social face au mouvement ouvrier. Se crée autour d’elle un bloc animé d’une idéologie fortement teintée de méritocratie. Elle ouvrit auprès des couches intermédiaires du salariat et de la petite paysannerie l’espoir d’une vie meilleure ; si ce n’était pour elles mêmes, du moins pour leurs descendants. Cadres naissant de l’État, professions libérales, petits commerçants et artisans représentent les classes moyennes de l’époque, elles le demeureront jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale (l).

Petit commerce

De 1945 aux années 70, le fordisme contribue à modifier non pas le statut social des populations urbaines issues de l’exode rural mais les conditions matérielles de sa vie quotidienne. Un nouveau discours se répand au travers de l’idéologie consumériste naissante. Ainsi, l’explosion du marché de l’électroménager est sensée libérer les femmes, ouvrières comprises mises sur un pied d’égalité dans un univers publicitaire en développement avec celles de la bourgeoisie. A ceci près que, les premières connaîtront a contrario des secondes, la joie des chaînes d’assemblage en usine (2). En uniformisant les modes de la consommation entre urbains et ruraux, entre cols blancs et cols bleus, l’idéologie marchande semblait donner corps aux déclarations naissantes sur la disparition des classes sociales. Par ailleurs, le besoin de compétences nouvelles dans le secteur industriel impulse un prolongement général des études supérieures renforçant l’illusion de la “moyennisation sociale de la société  » : ces professeurs, cadres commerciaux, techniciens supérieurs ne disposaient ils pas de diplômes comparables voir supérieurs a ceux de leurs patrons ?

 

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Classe moyenne way of life : l’idéal américain, la voiture, les vacances, le chien et la banlieue pavillonnaire

 

Corollairement à la fin du modèle fordiste, la représentation traditionnelle de la classe ouvrière entre à son tour en crise. La liquidation/modernisation de l’appareil de production, la délocalisation industrielle engendre la disparition progressive de l’image ainsi que l’affirmation politique et les valeurs du prolétariat des grandes concentrations industrielles. Aujourd’hui, les jeunes ouvriers ne se reconnaissent plus dans l’image de ces aînés. Plus de prolo selon les sociologues et les médias, la société se partage dorénavant en deux ensembles certes distincts mais qui n’entrent pas en contradiction la classe moyenne  » et  » les exclus « .

Depuis les années 80, l’atomisation généralisée du prolétariat favorise l’émergence d’une rhétorique piégée, car inclusive, sur le thème de  » l’exclusion « . Inscrite dans le prolongement des précédentes, elle tient dorénavant pour illusoire, voire potentiellement totalitaire tout changement social. Le démocratisme de marché s’érige en horizon ultime et il ne tient qu’à la volonté de chacun d’y prendre sa place. Cette novlangue crée une nouvelle figure  » l’exclu « , qui n’est plus un travailleur mais  » l’individu  » à insérer dans la société. Il s’agit d’abord de lui (ré)apprendre les bonnes manières en le culpabilisant. S’il n’a pas de travail c’est sa faute, Rmiste, il vit au crochet de la société, chômeurs c’est qu’il ne fait pas assez de démarches, seule la soumission lui permettra d’accéder au bonheur de l’insertion, en d’autres termes : l’exploitation de sa force de travail. Au regard des résultats des dernières élections présidentielles, cette stratégie se révèle payante. Le vote ouvrier dont a bénéficié l’actuel président a exprimé ce clivage entre deux segments du prolétariat, les premiers contestant aux seconds le versement à leurs dépens de prestations sociales.

 

Une  » non classe  » sans intérêt propre

     Du côté des chercheurs en sciences sociales, règne aussi la confusion lorsqu’il s’agit de donner un peu de relief à cette improbable classe moyenne. Faute de mieux, la plupart s’appuient sur le salaire, avec une fourchette de revenu fixée à 40 % du salaire médian (soit 1484 euros). Se regrouperaient en son sein une population dont les revenus oscilleraient entre 9 00 et 2 100 euros. Xavier Molénat dont les travaux interrogent les identités de classes, en conclut à l’impossible définition de celle-ci. Émile Pin constate avec plus de perspicacité que l’action commune des membres de la classe moyenne n’est pas fréquente alors que pour définir une classe il ne faut pas seulement prendre en compte les revenus, les habitus mais la conscience d’être une classe et le fait d’être en lutte contre les autres (3). L. Chauvel voit dans  » Les classes moyennes à la dérive  » la classe de ceux qui n’évoluent pas ou qui n’évolueront plus. Sociologue à la mode (professeur à Science Po), il fait partie de ceux qui préfèrent « laisser dans l’ombre les privilèges et les privilégiés et ce pour des raisons plutôt mauvaises que bonnes : la rareté des financements susceptibles de permettre de tels travaux [universitaires], mais aussi à la difficulté au fait de mener des investigations auprès d’agents qui occupent des positions dominantes, qui disposent de pouvoirs étendus et remettent ainsi le chercheur à sa place, de dominé« . C’est pourtant l’auteur de référence sur le sujet sitôt qu’il est question de malaise de la classe moyenne, quant les mômes se soulèvent contre le CPE ou que leurs aînés tentent de préserver leur droit à une retraite acceptable.

Il y a donc un enjeu particulier à démystifier le discours de la bourgeoisie sur la question. Cette bourgeoisie tient historiquement sa position dominante des alliances qu’elle passe avec divers groupes sociaux qu’elle domine et qui invariablement lient leurs destins au sien. Ce sont eux qui diffusent dans la société les valeurs du capital : ordre social et moral, propriété et travail. A.Bihr rappelle à profit que l’hégémonie d’une classe passe par la constitution autour d’elle de ce bloc qui « assure à la classe dominante une assise sociale parmi les classes dominées… et constitue de surcroît un rempart social pour la classe dominante. Elle lui permet d’isoler, d’affaiblir, voire de neutraliser politiquement celles des classes dominées éventuellement exclues du bloc hégémonique, à commencer par le prolétariat, en les amenant en définitive à se résigner à accepter leur subordination « (4). Illustrons ce propos dans le temps présent, et entendons ce bloc relayer les inquiétudes des patrons face à une concurrence mondialisée ou encore le credo sur l’impôt qui accablerait les entrepreneurs et les dissuaderait d’investir de ce côté de leur frontière. Ce  » mur de l’argent  » trouve un écho auprès des employés du bureau, de la boutique voire de l’usine qui reprennent avec entrain la fameuse ritournelle des  » charges patronales trop lourdes  » qui ne sont, rappelons le, que la part différée des salaires.

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Une volonté de taire les recherches sociales ? le CNRS dans la rue

 

Vers la fin des classes moyennes ?

      Au regard de quelques exemples pris ça et là: en Argentine, en France et en d’autres endroits du monde travaillés par des conflits sociaux d’importance, on constate la mise en mouvement de fractions du salariat habituellement rangées dans les classes moyennes. Ces dernières années en Argentine, des milliers de cadres, professeurs, commerçants se sont joins aux actions des chômeurs et travailleurs Piqueteros (groupes autogestionnaires) au cri de  » Qu’ils s’en aillent tous ! ». En France, ces catégories aujourd’hui frappées de  » prolétarisation « , ne sont plus reproduites à l’identique mais aux conditions actuelles du prolétariat : précarité, flexibilité, pauvreté, déclassement. La prolétarisation en cours des classes moyennes est une réalité révélée par la place qu’on pu jouer dans les luttes de 2003 certaines des catégories sociales qu’y s’y rattachent et avec plus d’évidence encore par sa descendance lors des mobilisations de 2006 contre le CPE.

Boulogne-sur-mer. Juin 2007

 

Notes

(1) Soulignons que la C.G.T. d’avant 1914 syndiquait les artisans comme les ouvriers. Ainsi un Marius Jacob refusait de cambrioler les médecins et architectes qu’il voyait comme des bourgeois utiles, rangeant les autres dans le parti de l’ordre et de la répression contre les  » partageux « … Dans un même registre, rappelons que jusqu’aux années 1950, le fait d’avoir un domestique à disposition était considéré comme un signe d’ appartenance à la bourgeoisie.

(2) Par ailleurs, est il nécessaire de rappeler que dans les vraies familles bourgeoises ce n’est toujours pas Madame qui met le linge sale dans la machine à laver.

(3) Émile PIN. Les classes sociales, Paris, Spes,1962

X. MOLENAT. Les nouveaux clivages de la société française. in Sciences Humaines.

n° 138. 2003

Louis CHAUVEL. Les classes moyennes à la dérive. Seuil. 2006

(4) A.Birh. p.49  » Retour à Gramsci  » in  » Pour en finir avec le front national  » ed Syros. 1992.

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Le projet-fiasco « Bateau Grande Vitesse et Autoroute Maritime » – analyse

L’ histoire rocambolesque du Hub-Port de Boulogne-sur-mer, aujourd’hui à l’arrêt, nous éclaire sur les intérêts très privés qui motivent la réalisation des projets d’aménagement du territoire. Le dernier rebondissement en date, le départ pour Saint-Nazaire de la société maritime LD-Lines afin de capter de nouvelles subventions publiques dans le cadre du lancement des “Autoroutes de la mer”, nous le prouve une fois encore. Mais s’en tenir à ce seul niveau de critique, nous conduirait à nous détourner des véritables enjeux que porte le projet.

 

Analyse en 2 articles

 

 

« Bateau Grande Vitesse et Autoroute Maritime »:l’idéologie techno-marchande a encore frappé !

 

Pour l’Union Européenne, premier exportateur mondial, la circulation de la marchandise ne souffre pas les temps morts. Ainsi, l’annonce faite il y a peu d’un projet d’ »Autoroute de la Mer », résonne déjà comme une prochaine étape dans la course au « toujours plus et plus vite ». Un accord liant différents ports européens signé à la C.C.I de Boulogne sur mer, prévoit la création de lignes maritimes à « Grande Vitesse ». Des fruits et légumes en provenance d’Espagne y seront acheminés vers l’Europe du Nord, quand en retour, des tonnes de poissons nordiques prendront le chemin inverse. Discrètement saluées par quelques écologistes (1) comme une alternative au transport routier, ces nouvelles voies rapides n’en seront qu’une extension aux effets bien connus : vitesse, frénésie technique, spécialisation des espaces et des productions, préjudices naturels et enjeux géostratégiques.

 

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Le projet voit le jour en juin 2003, à la demande de la Commission Européenne. Le groupe ’Van Miert’ (2), en charge du Réseau Trans-européen de Transport (RTE-T), soumet au rapport un point qualifié de prioritaire qu’il baptise « Autoroute de la mer ». Son intention est de répondre à l’exigence d’une circulation toujours plus flexible de la marchandise qui, selon ses estimations, progresserait pour l’ensemble de l’Union de 70% d’ici à 2020. Van Miert envisage en conséquence un transfert massif du fret de la route à la mer, afin de désengorger les grands axes routiers. Ces lignes maritimes s’étendraient le long de quatre corridors ceinturant le littoral du Nord au Sud de l’U.E (3), pour ensuite rejoindre la Mer Noire et, potentiellement, le canal de Suez. A une condition toutefois, poursuivre la restructuration des modes de transport permettant à terme, la mise en réseau de chacun d’entre eux. L’enjeu est de taille car, l’ ’intermodalité’ aspire à tisser une toile permettant aux marchands européens de réduire les ruptures de charge, et donc les coûts.

Une fois le dossier bouclé, il ne restait qu’à le vendre. Quoi de mieux pour ce faire, que d’en appeler au ’Progrès’ incarné dans un ’concept Innovant’, fruit des recherches en matière d’aménagement portuaire et de navigation. Comme il date un peu, et ne pouvait se prévaloir du label ’Développement durable’, il sera simplement ’Écologique’(4). De fait, le groupe Van Miert use d’une langue commune aux cénacles d’experts-décideurs’, interchangeable quelqu’en soit l’objet et le lieu. Et s’il fallait encore s’en convaincre, lorsque le président de ’Réseau Ferré de France’(RFF), ou le ’Comité pour la Liaison Lyon-Turin’ évoquent le T.G.V. transalpin, l’écho répond sur le littoral : ’L’objectif est d’atteindre 40 millions de tonnes par an, alors que les trains n’en transportent que 9 millions aujourd’hui par le tunnel du Mont-Cenis… L’ambition est de s’unir pour promouvoir la liaison dans une logique industrielle au service de l’Économie, de l’Environnement et de l’Europe’.

 

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Réforme portuaire à l’horizon

Au demeurant, ce dossier risque de relancer la ’réforme des ports’. Les patrons et l’État sont catégoriques sur la question : les hydrocarbures et les matières premières tiennent une place prépondérante, mais le fret demeure l’activité à plus forte valeur ajoutée. Pour devenir compétitifs, les ports français n’augmenteront le volume du trafic de conteneurs, qu’à la condition de parer aux conflits sociaux. Certes, la grande mobilisation des dockers cet hiver à Strasbourg a, pour un temps, calmé les ardeurs patronales mais cela ne saurait durer. D’autant que du côté du ’Ministère de l’Équipement’, le retard pris dans le développement de zones logistiques indispensables pour jouer la concurrence, se justifie d’abord par l’insuffisance de la réforme portuaire de 1992…et le poids prépondérant des syndicats d’ouvriers dockers dans la gestion de la place portuaire’ et de renchérir : ’ La culture marchande des ports français est insuffisante. Les ports français, et en particulier Marseille, sont encore handicapés par des conflits sociaux’(5). A contrario, le Bénélux fait figure de modèle avec sa culture ’traditionnellement marchande, aux coûts de manutention moins élevés, et à la main d’œuvre réputée plus efficiente’. La messe est dite ! Enfin, pour ainsi dire car, l’efficacité exigée suppose la spécialisation d’un certain nombre de ports et la relégation des places moins stratégiques ou qui ne pourront se doter des moyens et services adaptés. Pour elles, c’est l’annonce de la disparition du secteur fret.

Chronophobie du capitalisme.

Maintenant, observons ce qui fonctionne afin de comprendre ce que l’on nous prédit à l’avenir. A ce jour, on achemine par mer des conteneurs ainsi que des semi-remorques chargés de fret, à bord de bateaux appelés ’rouliers’(6). Le ’roulier’ offre l’avantage d’embarquer des contenants sans qu’il soit nécessaire de manipuler la marchandise. Les cadences de chargement/ déchargement sont rapides et rendent ce mode de transport relativement économique. Insuffisamment semble-t-il, car, bien qu’adapté à l’intermodalité, le roulier est jugé trop lent. Il hypothèque un projet pour lequel le temps et la vitesse détermineront ou non, sa mise en œuvre. Le ’Mer-Routage’- de l’autre nom donné à ce projet, ne verra le jour qu’à la condition de concentrer des flux de trafics sur mer, à partir d’un outil combiné : le ’Bateau à Grande Vitesse’. Le BGV illustre à son niveau, le rapport que le capital entretient avec le temps, son appropriation et sa soumission à la loi de la valeur.

Plus qu’hier encore, la prolifération d’outils qui concourent tous à ’réduire/détruire le temps à travers l’espace’ rendent l’économie du temps plus vorace. Le temps de circulation est par définition un temps mort pour le capital : un temps qui non seulement ne lui rapporte rien mais lui coûte. Les frais de circulation engagés viennent en déduction des profits, raison pour laquelle, il recherche constamment à les réduire dans une course perdue d’avance. Ceci dit, si le capital ne peut supprimer le temps, il le modifie en profondeur et en permanence avec les conséquences que l’on sait dans les secteurs de la production, des transports ainsi que dans la plupart des champs de la vie sociale. A. Birh évoque dans un texte récent (7), le caractère ’chronophobe’ du capitalisme dans le sens où, il ampute notre rapport au temps de la dimension d’avenir justement nécessaire à la réflexion et à l’élaboration de possibles. Reprendre la critique de son appropriation par le capital, de l’instantanéité qu’il poursuit car indispensable à sa reproduction, semble en cela intéressant et nécessaire. Et puis, ouvrons la parenthèse – l’opportunité s’offre peut-être d’entamer la discussion avec d’autres considérant pour leur part cette question sous le jour des : ’… goûts (qui) tendent à remplacer la critique : pour la vitesse ou contre la vitesse, pour les T.G.V. ou pour les automobiles et les camions, pour le nucléaire ou pour le charbon, etc.’

La vague technologique.

Reste que, aujourd’hui, le fameux ’B.G.V’ n’existe que sur le principe. Les énormes catamarans transportant sur la Méditerranée des passagers à grande vitesse sont, à n’en pas douter, les navires les moins éloignés du concept. Hors les eaux européennes, le « Jetfoil », propulsé par deux réacteurs de Boeing, effectue des traversés Hong Kong-Macau à une vitesse de 40 nœuds, mais arrêtons là les comparaisons car, transporter des passagers est une chose, acheminer du fret en est une autre…Voilà sans doute la raison pour laquelle, nous ne serons pas surpris d’apprendre que c’est du côté de projets militaires en cours, dans le cas présent destinés au transport logistique, que la solution a été recherchée. Soulignons au passage que, dans leur version militaire, certains d’entre eux sont destinés à la surveillance et l’interception de l’immigration (8). Le constructeur « BGV-International »(9) travaille ainsi à la réalisation de versions adaptées au transport de marchandises, pour livraison desquelles un accord a été trouvé entre, un armateur et la Chambre de Commerce de Boulogne sur mer.

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Pour des dessins encore plus chouettes, voir le site BGV : http://www.bgvdesign.com/concept.htm

Voilà sans doute la raison pour laquelle, nous ne serons pas surpris d’apprendre que c’est du côté de projets militaires en cours, dans le cas présent destinés au transport logistique, que la solution a été recherchée (8). Le constructeur ’BGV-International’(9) travaille ainsi à la réalisation de versions adaptées au transport de marchandises, pour livraison desquelles un accord a été trouvé entre, un armateur et la Chambre de Commerce de Boulogne sur mer.

Il faut alors imaginer des cargos capables d’embarquer 150 remorques traçant à 35 nœuds soit 70 KM/h, contre 15 à 20 nœuds actuellement. De son côté, un consortium d’entreprises en lien avec la Commission Européenne, étudierait un projet comparable baptisé ’Seabus-HYDAER’. Ce navire pourrait atteindre la vitesse de pointe d’environ 120 nœuds(220 km/h), soit près de 3 fois celle des ferries actuellement en service (10). Naturellement, la communication entretenue autour de ces projets élude les effets de la vitesse sur le milieu marin. Les navires rapides sont pourtant à l’origine de nombreux accidents, les vagues qu’ils produisent sont différentes de celles générées par les navires conventionnels ou même de celles dues au mauvais temps. ’Elles se rapprochent d’une houle imprévisible que l’on ne voit pas de la surface et qui arrive en se brisant à grande vitesse sur les côtes. »(11) 
Particulièrement dangereuses dans les zones de changement d’allure, elles ont provoqué des échouages, des chavirements et envoyé des hommes à la mer. D’autres incidents ont eu lieu cette fois sur les plages : ’On ne voit pas venir ces vagues qui se développent soudainement entraînant une forte aspiration d’eau vers le large avant de se casser successivement sur la côte. Ce phénomène très surprenant, est fréquent pendant les mois d’été, lors des périodes de vent et de mer calmes’(12).

 

Pêche et l’agriculture intensive.

Au final, la question demeure : qu’est ce qui motive la mise en chantier d’un tel projet ? On le sait, la circulation de la marchandise, en l’occurrence les fruits et légumes en provenance d’Espagne et le poisson de Norvège, tous deux exploités de façon intensive. A l’autre bout de la chaîne, on retrouve le marché anglais et l’appel d’air qu’il produit depuis plusieurs années. Il absorbe par an et à lui seul 60 000 trajets depuis l’Espagne, auxquels il faudra bientôt associer un trafic irlandais en très forte progression ; sans oublier le marché russe, qui progressivement s’alimente lui aussi en Espagne. On comprend alors l’opportunité pour les patrons européens de rejoindre en 20 heures au lieu de 3 jours par la route, un échangeur (13) situé à quelques kilomètres du Tunnel sous la Manche… Et de faire d’une pierre deux coups, puisque le port de Boulogne sur mer (14) spécialisé dans le conditionnement du poisson à l’échelle de l’U.E sera assurée de ses 100 000 tonnes de poisson livrées dans l’année. Le capital poursuit donc sa logique de spécialisation des espaces et des productions. Les fruits et légumes d’Espagne, produits dans des conditions d’exploitations terribles pour le milieu naturel et les hommes, sont acheminés pareillement à leur élaboration. On casse la vague comme la terre et la vie des sans-papiers exploités des serres d’Alméria et de Huelva. La même logique prédatrice vide les mers des principales espèces halieutiques, intoxique et pollue consommateurs et zones côtières par un élevage industriel qui va croissant.

Un projet à combattre.

Il y a une quinzaine d’années, les patrons et l’État annonçaient le passage de l’autoroute A16 sur le littoral Nord, comme le moyen de ’désenclaver’ une zone en perdition sociale. Depuis la misère frappe toujours, plus encore et plus durement qu’à l’époque. Cette fois, il ne sera pas aisé de vendre le bébé à une population qui n’attend plus grand chose des caprices et de l’idéologie techno-marchande du capital. Le BGV ne représente pas une alternative au routier et à son engorgement, il en est le prolongement et préfigure la saturation des axes de la circulation maritime. La bonne nouvelle, c’est l’occasion qui s’offre de poser politiquement les questions essentielles autour de nos besoins réels : quelle alimentation à partir de quelle agriculture et de quelle pêche ? Ouvrir et élargir depuis le littoral, le débat ainsi que le champ de la critique sur le travail et aux transports serait un premier pas fait en ce sens. A suivre donc…

Boulogne-sur-mer. Le 01/06/2006.

Encadré 1 : Spécialisation des espaces et des cultures : l’exemple espagnol. La spécialisation des espaces et des productions, fait de l’Espagne le fournisseur de fruits et légumes en titre de l’Union Européenne qui reçoit 80 % de ses exportations. Elle consacre 54 % de son sol à l’activité agricole et se place au 4ème rang des producteurs mondiaux d’agrumes. Rappelons qu’ une grande partie des cultures se fait sous serres, concentrées le long du littoral, sur sol artificiel composé de sable et de fumier. La chaleur permet de produire fruits et légumes tout au long de l’année au prix d’une consommation considérable de fertilisants et pesticides : 6 millions de tonnes par an. L’Espagne est à ce titre un client privilégié des chimistes européens. Ajoutons que, depuis sept ans, cet État cultive sur 25 000 hectares du maïs transgénique à des fins commerciales et se retrouve confronté à une contamination majeure des espaces de culture plus traditionnels et de ceux dits biologiques. Sur les conditions d’exploitation de la main-d’œuvre sans papiers dans l’agriculture espagnole, nous vous conseillons la lecture de ’La galère de l’or rouge’ de Sissel Brodal in ’Politiques migratoires : grandes et petites manœuvres’ aux éditions Carobella ex-Natura.

Encadré 2 : A terme un couloir vers le pétrole russe.

Lorsque l’on s’attarde un peu sur la prose des ’experts’ européens, on comprend qu’ils nourrissent des projets plus sensibles que celui du transport de légumes. Derrière de nouvelles routes maritimes rapides, se profile un possible approvisionnement pétrolier en Sibérie d’où est extrait 25 % de la production mondiale. Actuellement l’approvisionnement se fait par un système d’oléoducs qui traverse le permafrost de Russie dans des conditions très difficiles. Le projet ARCDEV étudie donc :’ la fiabilité et la rentabilité d’un couloir maritime reliant les régions arctiques de Russie au marché européen occidental, permettant ainsi à la zone de l’Ob de devenir durant toute l’année une source énergétique stratégique pour l’Europe ; Le pétrolier finlandais M/T Uikku testera les nouvelles technologies mises au point pour transporter des produits pétroliers liquides à -30ºC ». Des industriels et des instituts de recherche européens et russes, parmi lesquels d’importantes compagnies pétrolières et des industries de construction et de fourniture navales, plancheraient aujourd’hui sur le projet.

 

Notes :

(1) : ’La première autoroute de la mer ainsi crée, serait une alternative à la route : une bonne chose du côté environnemental…’ in : ’Le BGV pourrait faire des vagues ’ : http://verts-boulonnais.ouvaton.orghttp://verts-boulonnais.ouvaton.org. Que l’on se rappelle la propagande qui accompagna la mise en service des premières lignes de T.G.V : ’ Le T.G.V : Un transport collectif très écologique, moins dévoreur d’énergies…’

(2) :Socialiste flamand, karel Van Miert présidait à cette date le groupe de l’Union Européenne de haut niveau sur les Réseaux de Transport Transeuropéens’. Aujourd’hui, Mr Van miert est membre du conseil d’administration du groupe Vivendi Universal pour le compte duquel il dirige : Agfa-Gevaert NV , Mortsel / Anglo American plc , Londres / De Persgroep , Asse / DHV Holding BV , Amersfoort / Royal Philips Electronics NV , Amsterdam etc.Site de la direction générale de l’énergie et des transports de la commission européenne : ’ http://ec.europa.eu/comm/ten/transp…http://ec.europa.eu/comm/ten/transp… concernant les autoroutes de la mer : consulter la brochure en version PDF : ’ http://ec.europa.eu/comm/transport/…

(3) : La mer Baltique, l’Europe de l’Ouest : (océan Atlantique – mer du Nord/mer d’Irlande), l’Europe du Sud-Ouest : (mer Méditerranée occidentale), et l’Europe du Sud-Est : (mer Ionienne, Adriatique et Méditerranée orientale).

(4) :D’après la DATAR, le transport maritime international est responsable de 2 % des émissions de CO2 mondiales, contre 17 % pour la route. Sur une liaison européenne, la navigation à courte distance est 2,5 fois moins polluante en terme d’émissions de CO2 que l’option routière.

(5) : ’Les handicaps des ports français’ in : http://www.ac-nancyhttp://www.ac-nancy metz.fr/enseign/ TransportsLP/PDF/atouts%20ports%20fran%E7ais.pdf

(6) : Un ’roulier’ est un navire utilisé pour transporter entre autres, des véhicules, chargés grâce à une ou plusieurs rampes d’accès. On les dénomme aussi ’Ro-Ro’, de l’anglais Roll-On, Roll-Off signifiant littéralement « Roule dedans, roule dehors », pour faire la distinction avec les navires cargo habituels où les produits sont chargés à la verticale par des grues. in http://fr.wikipedia.org/wiki/Roulier

(7) : ’Le capital tend nécessairement à circuler sans temps de circulation’ K.Marx in : ’Capitalisme et rapport au temps’. Essai sur la chronophobie du capital. 2004. http://www.revue-interrogations.org…

(8) : ’Les formes nouvelles de la production matérielle, soulignait Marx, se développent par la guerre avant de se développer dans la production en temps de paix’. in Karl Korsch : La guerre et la révolution. ed Ab Irato.

(9) : http://www.bgv-france.com/images/Br…

(10) : Le projet SEABUS-HYDAER – http://ec.europa.eu/research/rtdinf…

(11) : ’Les problèmes liés à la vitesse sur les NGV’, Mémoire de fin d’études DESMM 1998-1999 par Gregory Le Rouillé Extrait article Infocéan Septembre 1997 dans rapport FASS WP1 23/11/98

(12) : ibid.

(13) : L’échangeur est appelé ’HUB-Port’. C’est une plate-forme de correspondance (en anglais hub, litt. moyeu) adaptée d’ un concept développé dans les années 1980 et destiné à remplir les vols des compagnies aériennes. L’effet est renforcé par des décollages par vague.

(14) : Le 29 juin 2005, un accord a été signé à la chambre de commerce et d’industrie de Boulogne sur Mer associant les ports de Vigo et Sheerness aux ports de Boulogne sur Mer, Drammen et Santander pour le lancement du concept de hub-port au départ du port français.

 

 

Bateau Grande Vitesse et autoroutes de la mer : derrière l’alternative, un projet du capital

 

Le projet d’autoroutes maritimes n’est que la partie visible, ici, sur le littoral de la Manche, d’une (ré)organisation globale et permanente de l’espace physique et économique par et pour le capital européen. Le projet de Bateau Grande Vitesse (BGV) s’inscrit dans cette logique de colonisation de l’espace et du temps par la marchandise ; une vrai fausse alternative que nous ne souhaitons pas accompagner avec critique et vigilance mais dénoncer clairement pour ce qu’elle est.

 

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Boulogne sur mer, un port à la conquête du monde … capitaliste

En regard des dernières annonces faites localement, on pourrait douter de la faisabilité de ce projet auquel s’accroche la C.C.I (Chambre de Commerce et d’Industrie) de Boulogne sur mer. Les déclarations contradictoires et de dernières minutes opacifient le dessein et sèment le doute. On évoque maintenant une classique liaison trans-manche chargée dans un premier temps d’assurer la promotion du B.G.V avant son hypothétique accostage… Tout cela laisse songeur, à ce point que, certains envisagent déjà le dossier B.G.V comme une entreprise de captation de fonds publics permettant à quelques financiers de capitaliser une opération finalement bien éloignée du projet initial – une de plus, serions nous tentés d’ajouter… Il est un fait avéré que les projets d’aménagement de grande échelle mettent en circulation des fonds importants. Il est tout aussi vrai que ces mannes juteuses profitent pour une part et à l’échéance d’un parcours souvent sinueux, à de très inattendus bénéficiaires. A titre d’exemple, citons les propos éclairant de ce président de la C.C.I de la ville basque de Pasaia qui, dans la presse et en termes limpides, commentait ainsi un projet d’aménagement portuaire – une recommandation elle aussi de l’Union Européenne : “ Je ne connais pas le contenu du projet, peut-être que le port est nécessaire, peut être pas, mais il sera financièrement intéressant ” (1).

Nul besoin d’être devin pour comprendre que l’intérêt en question n’est que celui des sociétés de transport et de l’industrie automobile locale ; l’une comme l’autre appelant de leurs vœux la mise en travaux du chantier. Alors certes, la question du financement est à poser, mais le faire de façon formelle en revient à rester au milieu du chemin, donc à accepter qu’elle garde en elle toutes ses contradictions. S’en tenir au contrôle du “ financement public ”, l’os à ronger des “ citoyennistes ”, ces fidèles un peu borgnes d’un “ État garant de l’intérêt général ” qu’ils opposent au libéralisme (2), oblitèrent le lien indissociable qui unit État et capital. Cette posture inter-classiste trouve aujourd’hui un écho auprès des étatistes ayant troqué tout projet de rupture avec le capital contre une lénifiante “ défense des services publics ” (3). Ne pas considérer l’État et ses finances comme “ l’autre moi-même ” du capital, c’est refuser de voir que ce que l’État investit lui revient, intérêts bien compris, dans des délais sans doutes variables mais certains (4). Pour en terminer et quel que soit le crédit que l’on puisse accorder à ce scénario, au demeurant tout à fait concevable, le projet n’en demeure pas moins indispensable à ceux qui le réclament. Par conséquent, poser localement la question du financement : “ qui paiera, dans l’intérêt de qui et pourquoi ” ne saurait soustraire le sens même de ce projet : la circulation de la marchandise à une critique plus large, inscrite celle ci, dans une lutte globale contre le capitalisme.

 

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La signature du contrat, entre les présidents de Chikara Shipping, BGV France et de la CCI de Boulogne

 

Du “ Livre blanc ”… au “ Cercle pour l’Optimodalité ”…

Avant tout chose, il peut être utile de rappeler qui décide et comment, des projets d’aménagement du territoire de l’Union Européenne. Périodiquement, des listes de projets prioritaires sont élaborées et publiées sous la forme de “ livres verts ” et de “ livres blancs ”. Dans le domaine des transports, ces publications repèrent les zones de faiblesses préalablement cartographiées, baptisées “ Chaînon Manquant ” afin de les doter d’infrastructures permettant une circulation toujours plus importante et rapide de la marchandise. C’est ainsi que s’est élaboré au fil des chantiers, un réseau unique, une chaîne logistique baptisée “ TEN – Transeuropean Network ”. Dans le chapitre d’un de ces livres blancs, figure le programme “ Marco Polo ” qui établit le cadre de la réalisation des “ autoroutes maritimes ” à venir. Ce n’est donc pas d’une éminence grise siégeant à la CCI de Boulogne qu’émane l’idée de “ plate-forme multimodale ”, mais de groupes de recherches sous influence pressés d’alléger les contraintes physiques et matérielles d’un secteur qui représente plus de 1000 milliards d’euros, soit 10 % du P.I.B de l’Union(5). Depuis le début des années 80, la “ Table Ronde des Industriels – E.RT ” (6) définit et impulse les principaux chantiers. Ce groupe de pression réunit les 45 plus grosses sociétés de l’U.E et travaille à la promotion de ses intérêts propres auprès de la commission européenne. Dans le cadre de réunions privées les membres de l’E.R.T, dont certains furent commissaires européens, rencontrent les plus hauts responsables politiques avec lesquels ils entretiennent une étroite collaboration. De cette manière, l’E.R.T a obtenu de l’U.E l’extension des réseaux d’autoroutes qui permirent le développement jusqu’à saturation du fret routier. Régulièrement, l’E.R.T intervient dans tous les domaines où son influence lui permet d’engager les fameuses “ réformes ” qui la positionneront au mieux sur le marché mondial, puisque là est sa raison d’être.

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A titre d’exemple, depuis la fin des années 90, elle travaille à casser les systèmes publics de retraite en trouvant des interlocuteurs attentifs, citons entre autre l’homme de gauche italien Romano Prodi, ancien président de la commission européenne. Si depuis quelques temps, l’E.R.T se montre plus discrète, elle n’est pas moins active, elle change juste de façon de faire. Elle a redéployé ses activités sous la forme de groupes paravent qui s’annoncent comme indépendant et interviennent sur des points spécifiques. Dans cet esprit, la création en mars 2007 du “ Cercle pour l’optimodalité en Europe ”, une officine composée des principaux patrons des sociétés de transports, de banques et d’entreprises de constructions (7) s’annonce comme la locomotive du prochain programme. La société “ B.G.V- France ” membre de ce regroupement en publie la charte sur son site (8).

Après le mythe du progrès voici celui de … l’alternative !

Annoncée comme une alternative à la route, attendue d’abord dans les zones saturées autour du Golfe de Gascogne, l’autoroute de la mer séduit naturellement les collectifs mobilisés contre la logique du tout camion (9). Il faut avouer que le concept est suffisamment flou pour qu’on le présente pour ce qu’il ne sera pas. Nous affirmions dans un précédent texte que les autoroutes maritimes prolongeraient sur mer la circulation à flux tendus de marchandises, que le souci des patrons n’était pas de trouver une alternative “ écologique ” au délire routier mais bien de s’approprier de nouveaux espaces afin d’augmenter les quantités transportées et diminuer les temps d’acheminement. Confirmation a été apportée lors de la signature de la fameuse charte : “ Il semble qu’un vent nouveau ait soufflé. On ne parle plus de mode “ alternatif ” à la route, mais de mode “ complémentaire ” à la route ”. Cette fois, les choses sont dites pour ce qu’elles sont…On sait dorénavant que l’autoroute maritime ne sera qu’un moment et un espace soumis à l’unique règle du temps marchand, un tronçon autoroutier sur mer, qu’à son contact les ports compteront pour des gares de péage supplémentaires. La dynamique du capital repose sur l’accumulation et sa croissance sans limite, alors, envisager ne serait-ce qu’un aménagement partiel de la chaîne qui, au surplus, entrerait en contradiction avec cette logique, relève d’un doux rêve, à fortiori quand “ Il est prévu un doublement du trafic dans tout l’espace européen et un accroissement du transport de marchandises de 300% par rapport à 1990, pour la seule Europe du Sud ” (10). Par contre, il est évident que dans les temps à venir, le pouvoir, État et capital ensemble, sous la pression de nouvelles contraintes liées au réchauffement climatique et à la dilapidation des ressources naturelles, va recourir plus encore à ces formes de la manipulation. Le renversement du discours par le pouvoir n’est pas nouveau ; durant les décennies écoulées, il a vendu le nucléaire pour le progrès, l’automobile pour la liberté et aujourd’hui la “ grande vitesse ” pour l’écologie.

Se positionner clairement et politiquement contre ces projets.

Peu importe alors que les “ Bateaux à Grande Vitesse ” accostent demain à Boulogne sur mer ou ailleurs, que dans la valse des subventions, telle enseigne les rafle à son concurrent. Aujourd’hui on ne peut avoir qu’une certitude : les patrons se donneront toujours les moyens nécessaires d’accumuler du capital, si les B.G.V en sont un, les B.G.V circuleront tôt ou tard, ici ou ailleurs. C’est un des traits essentiels de la période, que la nécessité pour le capital de mettre en circulation accélérée la marchandise, c’est donc et d’abord en rapport à la production de ces instruments et infrastructures indispensables à sa reproduction qu’il convient de prendre position. Corollairement à cela, jamais les populations ne sont conviées à se prononcer sur le bien fondé de tels projets, simplement parce que ces projets ne sont pas les leurs. On les mobilisera en recourant systématiquement au chantage à l’emploi, particulièrement efficace dans les zones socialement laminées mais pour des résultats dérisoires et à court terme en comparaison de la demande sociale qui restera, elle, non satisfaite. Systématiquement, les bénéficiaires immédiats se trouvent être les petites mains des chambres économiques, chargées de porter dans les instances régionales et locales ces projets au nom d’un bien commode “ Intérêt général ”. Sur le terrain, les groupes de construction et de B.T.P. accentuent la précarité et la flexibilité profitant au maximum de la mise en concurrence des travailleurs et dont les effets se font rapidement ressentir sur l’ensemble du bassin d’emploi. Les B.G.V seront un des instruments de la longue chaîne d’un modèle productiviste, énergivore et hiérarchique qui repose sur une articulation faussement schizophrène de la distribution . A ce sujet, constatons qu’à mesure de la destruction/inclusion des productions locales aux normes du marché mondial, de l’augmentation des distances parcourues entre la production et la consommation des marchandises, se développe en contre point, un discours certifiant et labellisant des savoirs-faire dorénavant dissociés de leur communauté de production d’origine le plus souvent préalablement désintégrées sous les coups de boutoir du capital. Le travail demeurant la question centrale, celle sans laquelle on ne peut établir qu’une critique partielle de ces projets, c’est donc en terme de : Pour qui ? Comment ? Dans quelles conditions sociales et écologiques ? et pour satisfaire quels besoins voulons nous produire et travailler ?

Alors que faire …

Il est évident que s’il se concrétise, ce programme à l’inverse d’autres en d’autres lieux, ne touchera pas directement la population boulonnaise dans son quotidien. De nombreux projets à grande vitesse – autoroutes, T.G.V, tunnels…- ont rencontré ces dernières années des oppositions fermes de la part des populations. D’importantes luttes, dans différents pays européens et ailleurs se sont parfois terminées par des victoires, il est toujours important de le rappeler. Si ici, la configuration est différente, dans un premier temps une campagne d’information peut être menée à l’échelon local dans le but d’informer, et de débattre largement de ces projets puisque : “ La lutte contre les grandes infrastructures de transport est indissolublement liée à la lutte pour la transformation radicale du modèle économique et social, auquel elles sont nécessaires et dont elles sont la conséquence ” (11)

Boulogne-sur-mer le 17/06/07.

 

(1) in : « El puorto exterior de pasaia » : Otro proyecto gigantesco e innecesario.

(2) Des citoyennistes qui, soit dit au passage, sont le plus souvent liés d’une manière ou d’une autre au fonctionnement de cet État et trouvent en son sein des intérêts très “ particuliers ” ; que ce soit en terme de carrière professionnelle ou de représentation politique, parfois les deux à la fois…

(3) Un horizon mystifié et borné par l’État, héritage du compromis fordiste de l’après guerre ; autant dire en référence à un temps très court de l’histoire du capitalisme.

(4) L’Etat et le capital : l’exemple français. Tom Thomas. éd L’Albatroz.

(5) http://europa.eu/scadplus/
leg/fr/lvb/l24007.htm – révisé ensuite : Révision du Livre blanc sur les transports : http://www.europe-international.equ

(6) E.R.T : lire in : “ Chronique internationale ” de l’IRES n° 72-septembre 2001.Etienne Davignon l’actuel président de l’E.R.T fut vice-président de la commission européenne de 1981 à 1985. Président de la Société générale de Belgique, Union Minière. Vice président dAccor, Arbed, Tractebel, Fortis Belgique, membre du conseil de surveillance de Anglo American Mining, Gilead, ICI, Pechiney, Foamex, Kissinger Associates, Fiat, Suez, BASF, Solvay, Sofina, Recticel, CMB.Membre du directoire du think tank Centre for European Policy Studies.[1] Ainsi que Président de Les Amis de l’Europe/Friends of Europe, un proéminent think tank.

(7) : Pour les banques : Dexia, CDC, HSBC… ; les constructeurs : Alstom, Eiffage, Lohr Les transporteurs : CMA-CGM, Fedex, Ports Maritimes, SNCF

(8) : http://www.hsc-bgv.com/IMG / pdf/COE_Mars_2007.pdf.

(9) Association Contre le Tunnel Inutile dans les Vallées d’Ailleurs et du Lavedan – ACTIVAL se réfère aux autoroutes de la mer qu’elle propose en remplacement d’un nouveau tunnel pyrénéen. : http://www.actival.org/-Le– Cabotage- .html

(10) Transport et capitalisme mis en question. in “
http://www.mrafundazioa-alda.org/ar… (11) ibd.

Publié dans Autoroutes de la Mer et logistique | Commentaires fermés sur Le projet-fiasco « Bateau Grande Vitesse et Autoroute Maritime » – analyse

CPE : La victoire en trompe l’œil

Contrat Pourri Et caetera. L’imagination putative a, deux mois durant, décliné le mot de trois lettres, le mot de Villepin, jusqu’à le rendre, pour finir, imprononçable. Le dico sociopolitique a, malgré quelques tentatives d’édulcoration pour une poignée de « radicaux », conservé d’autres sigles du même champs sémantique : CDI, CDD, CNE… L’ombre de la précarité planant sur la jeunesse avait été dissipée, assurant du même coup une condition de salarié à venir qui s’annoncerait sinon radieuse et pour cause préservée.

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Une déclinaison possible …

 

     Le contrat lancé par Galouzeau-de-Villepin sur la jeunesse aura remué du monde et dans pas mal d’azimuts. Si une certaine cristallisation de mécontentements est apparue au fur et à mesure de l’amplification du mouvement, on a pu constater et on aurait pu le prévoir que les enjeux n’étaient pas les mêmes selon les protagonistes et leurs positions respectives.

Imbroglio ma non troppo

      Pour le MEDEF, c’est le cadeau empoisonné, le cadeau de trop, trop voyant. Les patrons ont déjà l’arsenal de contrats précaires qui font très bien l’affaire jusque là, dont le CNE qui n’a mis personne dans la rue, ni suscité de joutes enflammées à l’Assemblée. Le service public a lui aussi son lot de vacataires et de contractuels dont les plus décidés, notamment dans l’Éducation Nationale et pour cause se joindront aux cortèges.

     A droite, les sarkozistes attendent que De-Villepin (et son dernier carré), s’écrase comme une merde. En ligne de mire : 2007 et cap sur le contrat unique. Galouzeau quant à lui n’a pour objectif que de satisfaire l’orgueil de De-Villepin.

     A gauche, le PS, au contraire fait mine de se raccrocher à coup d’amendements contre le projet de loi. Tout en se faisant d’abord jeter des manifs, il joue le grand écart jusqu’au trotskistes pour recréer un truc du genre union. Par ailleurs les partis politiques ont à faire oublier la dichotomie d’avec  » le pays réel  » héritée du référendum “relatif à la constitution européenne”. Les syndicats réformistes ont d’une part les défaites, programmées, à assurer (retraites, sécu … ) et d’autre part leurs congrès à venir. On s’aperçoit aujourd’hui que la construction d’un front unitaire sur des mots d’ordres minimalistes devrait redorer les blasons. Les candidatures uniques des plus pusillanimes rassurent les états majors, parfois de plus en plus décalés d’avec leurs bases, dont des pans entiers, parfois, ont claqué la porte suite aux échecs d’anthologie de ces dernières années.

C’est jeune et ça commence à savoir

     Le tri des bons et des mauvais, des vrais et des faux jeunes, des politisés et des autres a épuisé tous les volets. La grosse trouille qui a agité les microcosmes politiques, syndicaux et médiatiques, c’est la jonction objective entre la  » racaille des quartiers  » et  » les futures élites « . Car s’il est vrai que quelques bandes agressives ont émaillé les manifs, la grosse majorité des jeunes de banlieue venait grossir les rangs des cortèges, avec les mêmes motivations que leurs camarades d’ intrapériph.

On a glosé sur la (re ?) politisation de la jeunesse. La réaction est majoritairement partie des étudiants qui n’étaient pas la cible privilégiée du CPE et qui ont senti passer le vent du boulet de la précarisation alors qu’ils attendent de leurs diplômes des postes stables et qualifiés.

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Affiche diffusée par la CNT

Le mouvement paradoxal

      Si l’on s’en tient au feuilleton médiatique, le mouvement contre le CPE se résume au refus d’une période d’essai (de consolidation de l’emploi selon la phraséologie des patrons) et le licenciement possible sans motivation de l’employeur. Gagné. Le retrait de ces points de grippe renverra tout le monde chez soi en vainqueur. Le  » Non au CPE  » comme stricte revendication, s’il a permis de mettre jusqu’à 2 millions de personnes dans la rue, ne pouvait qu’avorter un mouvement d’ampleur dès lors qu’il serait satisfait.

      Amorcé le 7 février 2006 par une journée d’action nationale d’envergure modeste, le mouvement « anti CPE » amplifiera de façon exponentielle jusqu’à sa retombée brutale à partir du 10 avril.

Très vite des facs se mettront en grève ( Rennes, Nantes, Montpellier,Toulouse, Lille, …), lançant concrètement l’action, notamment par des blocages.

       Bloque ? Pas bloque ? Le débat sur la nécessité et la légitimité des blocages s’est instauré dans les universités. Il ressort objectivement que d’une part, l’établissement d’un réel rapport de force avec un pouvoir sourd et aveugle, à travers le blocage, a permis l’amplification du mouvement, même si l’argument liberticide pour les non-gréviste (dont une bonne partie s’affirmait contre le CPE !) a été resservi tel que pour les cheminots, électricien, personnel communaux et autres enseignants “preneurs d’otages”. Pourtant le mouvement s’est grosso-modo cantonné au monde estudiantin, lycéen, collégien parfois. Le « monde du travail » s’est singularisé par son absence compte tenu de l’enjeu. Les secteurs des transports ou de l’énergie n’ont pratiquement pas bougé alors que leur appui eut été décisif et aurait pu amener la lutte sur un champ plus large que le strict CPE. Idem pour le secteur de l’industrie où le combat a été perçu comme étranger à leurs propres aspirations. Les travailleurs (en activité ou pas) sont généralement apparus en tant que parents ou citoyens et ont même parfois dans cet esprit cherché à « calmer le jeu » derrière des badges syndicaux .

     Déplorons enfin le silence ou les fiascos des « générations précaires », stagiaires anonymes qui avaient initié une bagarre il n’y a pas si longtemps et des intermittents empêtrés dans la leur. Personne au bout du compte ne voulait du CPE mais son irruption dans le droit du travail aura eu l’heur de masquer les renoncements.

     L’absence d’implication massive des travailleurs dans l’action révèle le peu d’allant des appareils syndicaux encore fortement présents dans les ateliers pour un combat de fond. Si la menace d’une grève générale a effectivement plané, elle est venue comme d’habitude d’une partie radicalisée de la base. Parce que la grève générale ne se décrète pas, elle procède de l’émulation d’une classe en lutte ; elle nécessite l’implication spontanée de toutes et tous. La grève générale est un support indispensable à la rencontre, au débat élargi, aux actions communes. Elle installe un rapport de force réel qui met en jeu ses propres débouchés et garantit une véritable résistance à la répression. C’est sa valeur intrinsèque, au delà du symbole qui a timoré une partie des acteurs potentiels du mouvement.

Une organisation sans orga ?

      La spontanéité du mouvement a pris de court les partis, les « partenaires sociaux”. Autre particularité, la résistance a été ancrée sur le terrain (comme ont pu le faire les  » émeutiers  » de novembre 2005). Là où l’on est. C’est dans la rue, le quartier, la ville que la lutte a été menée.

      Des coups tels que les blocages de voies rapides, de rond-points, de lieux publics, des voies de chemin de fer … avec distribution de tracts ; la mobilité de petits groupes efficaces et présents tous les jours ont permis de maintenir le mouvement y compris durant les vacances scolaires au grand dam du presque gouvernement De Villepin. Et de quelques autres.

      Sur le fond revendicatif les mots d’ordres  » officiels  » n’auront pas suffit et des critiques plus larges de la loi ont vu le jour: le travail dès 14 ans, le travail de nuit dès 16 ans.

      Les dispositions relatives au travail ou aux études ont aussi été mises dans le chaudron . Enfin une solidarité de fait étudiants, lycéens/ travailleurs (syndiqués ou non) a pu être constatée à travers, par exemple, le cadenassage de certains dépôts par les premiers et l’impossibilité forcée de travailler des seconds. Bref la prise d’otage avec consentement, cette fois, et qui évite aux prolétaires une répression quelconque.

La répression nerveuse

      La priorité affichée le 16 mars par Sarkozy,  » c’est d’interpeller les casseurs et d’éviter toute forme de violence inutile « . Les casseurs sont décrits : militants « de l’extrême gauche », « de l’extrême droite », « des hooligans » des « voyous d’un certain nombre de quartiers ». Il a été difficile de les trouver. Les interpellations en marge des manifs ont en majorité concerné des étudiants, lycéens ou travailleurs précaires. Si Sarkozy, en début de mouvement a demandé à ses sbires « la plus grande retenue », très vite, il est revenu à sa politique du chiffre. Les flagrants délits étant trop peu nombreux, on a laissé le champ libre aux rafles d’après manif sans prétexte aucun . A tel point que de simples passants se sont vus embarqués manu militari. Il se trouve qu’en France, la revendication politique n’est officiellement ni un motif d’interpellation ni une circonstance aggravante de l’infraction. Il fallait donc vendre aux médias l’axiome “personne interpellée = casseur”. Dans plusieurs villes de province, des leaders locaux (lycéens ou étudiants) ont été présentés à la justice sans aucun autre motif que d’être connu des RG pour leurs activités politiques ou syndicales légales. Au total, ce sont 4 500 personnes qui se sont vue au minimum privées de liberté (quelques heures ou jours de garde à vue) et présentaient un profil rarement conforme à celui du « casseur » multirécidiviste abonné aux commissariats

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Et après ? Et maintenant ?

      La lecture du mouvement anti-CPE est finalement multiple. Pour certains, c’est un combat des classes moyennes, (étudiants), pour conserver un statut déjà chancelant. D’autres y voient l’éveil politique d’une jeunesse jusque là atone. Il aura fallu deux mois pour empêcher le projet de De Villepin. Il avait fallu 2 temps et 3 mouvements pour éjecter le CIP de Juppé. Entre les deux tout a continué. Aujourd’hui ? Tout continue.

       Le fait de ne pas connaître des modalités d’exploitation pires que celles entérinées serait une victoire ? La question de l’exploitation capitaliste du prolétariat ne se poserait-elle plus ? Il faudrait aménager, simplement ? Avoir refusé le CPE signifierait se satisfaire des conditions de vie liées au travail. Serait-ce en CDI, le productivisme, le profit large et immédiat, le coût du travail minimum, la main d’œuvre pas chère, les discriminations en tout genre, restent la marque de l’exploitation d’une classe par une autre. On croit avoir évité le pire ? Mais qu’est-ce qui empêche de faire signer un CNE à un jeune de moins de 26 ans ?

       Tout reste à faire. Par nous même, contre tous les appareils. Allons … un bon mouvement!

Boulogne-sur-mer. Septembre 2006.

Notes :

1) Les CDD représentent 32 % des emplois des 15-29 ans.

2) Le 7 mars 2006 entre 400 000 et 1 million de personnes sont dans les rues de plus de 200 villes. le 9, jour de l’adoption à l’Assemblée de la loi  » sur l’égalité des chances » 38 universités sont en grève.

3) Les RG avaient défini les émeutiers de novembre comme étant des jeunes adultes masculins, des jeunes travailleurs précaires et pour la plupart inconnus des services de police. Donc des prolétaires en chute libre.

4) La prévention selon Sarko : des trains de banlieue ont été contrôlés pour empêcher  » des casseurs qui viennent d’un certain nombre de quartier et qui sont les mêmes que les « émeutiers du mois de novembre…  » Pas de présomption d’innocence pour les pauvres bronzés.

5) A Boulogne sur Mer, ce sont les lycéens qui, à juste titre ont déclenché le mouvement.

6) Date du retrait/ transformation de l’article 8 de la loi sur l’égalité des chances.

7) Les services d’ordre syndicaux, requis au départ pour assurer la sécurité des manifestants ont révélé une capacité de freiner la montée en puissance et en radicalisation des jeunes quand ils n’ont pas favorisé la répression policière.

8) Le rétablissement des quotas des postes d’enseignants supprimés au Capes ou l’agreg (en STAPS notamment), la réforme européenne du système de scolarité (LMD).

9) Comme lors des manifs de sans papiers et de leurs soutiens.

10) Nombre d’interpellations ne reposaient que sur la parole du flic, en l’absence de la moindre preuve d’exaction de leur part.

Publié dans Mouvement contre le Contrat Première Embauche (CPE) 2006 | Commentaires fermés sur CPE : La victoire en trompe l’œil

CPE : Le mouvement à Boulogne-sur-Mer

Pour ceux qui l’auront vécu in vivo, c’est à dire hors micro trottoir « pour ou contre » des quotidiens, la bagarre contre le CPE aura donné un éclairage riche d’enseignements sur sa jeunesse, qu’on aurait pu croire irrémédiablement atone.

9359685 mUne manif, vue des remparts

    Tout d’abord le mouvement a été de fait initié par les lycéen-nes qui n’auront jamais cessé de le porter. Et ce n’est pas un hasard au regard de la situation socio-économique dévastée de la région. Une poignée d’étudiants ont du ramer pour embringuer la fac dans un combat qui, a priori, semblait extérieur, tant dans son contenu que par ses enjeux, à leurs pairs. De rares profs auront de leur côté tenté de convaincre les élèves de la nécessité de descendre, au moins, dans la rue.

    Certes l’université de la Côte d’Opale n’a pas d’Histoire, ni apparemment d’histoires, et il aura fallu une amplification nationale et dans la durée pour que ça bouge enfin.

    Lors de la première AG à la fac Saint Louis, les échanges lycéens/ étudiants ont été révélateurs. Sur la question du blocage, l’argument majeur des étudiants : « les examens en fin d’année » aurait du tomber face à l’évidence que le bac est aussi un examen important pour les lycéens qui prônaient et mettaient en œuvre dans leurs bahuts le blocage afin de justement devenir étudiant… Le pas aura été franchi par des étudiants en économie qui avaient annoncé la couleur :  » Nous, on s’en fout, de toute façon on sera vos patrons « 

    L’opposition à la lutte de ces derniers sera avérée quand, lors d’une AG ultérieure, au moment du vote pour le blocage, ils sont allés chercher leurs copains en cours afin de voter contre le blocage de la fac .

    Néanmoins, il serait malhonnête de faire l’impasse sur l’engagement réel et solidaire des étudiants qui se sont mobilisés sur le fond du problème, du moins dans son expression générale « CDI pas CPE « .

   Rappelons qu’une trentaine de lycéens-nes et étudiant-es aura été présente dans la rue pour le tractage, la discussion avec les gens, le sit-in, le « cache-cache banane bleue » avec les flics presque quotidiennement entre deux journées de mobilisation nationale.

    Redisons le, les lycéens boulonnais ont fait montre d’une coriacité remarquable. Il est enfin, et surtout, une dimension qu’il sera bon à l’avenir de prendre en compte : la maturation politique de ceux-ci, ou au moins de quelques-un-es qui auront au jour le jour consacré leur énergie, leur temps et leur volonté à la construction d’un mouvement auto-organisé, qui renouvelle ses modes d’action, essaie de taper au plus juste et se devait d’être à la mesure de l’échelon national.

    L’encadrement des manifs par la CGT (et la police) n’aura pas toujours réussi à garder une dimension « raisonnable » aux actions. Ainsi, le blocage du rond-point Leclerq aura été plus ample et solide qu’attendu. Les tentatives du “syndicaliste paternel” de service pour limiter l’action se sont arrêtées devant l’évidence de la pleine possession par les lycées et étudiants de leur mouvement.

    En dehors des manifs nationales, les travailleurs, en activité ou non, ont surtout brillé par leur soutien moral à l’exception notable du blocage de Capécure (de façon bien plus symbolique qu’efficace au regard de la lutte pour les retraites) où les travailleurs de la Continentale-Nutrition rejoins par une partie des manifestants du matin. De leur côté, les cheminots apportèrent leur assistance à l’occasion de l’occupation des voies de chemin de fer.

       Blocage de Capécure, vidéo de mauvaise qualité mais vidéo de terrain

    En dernier recours, devant les faits, le SNES notamment, affirmera que les jeunes étaient “manipulés !”. Quel mépris! On notera que ces circonstances ont tout de même amené les CRS, démontrant par là même le choix judicieux des modes d’actions. Le rallye vers l’ANPE aura apporté le sens de l’humour indispensable aux luttes qui durent.

    Au final, si les premiers cortèges ont été folklos, marrants, partiellement alcoolisés, le sérieux de l’engagement forge bon nombre de futurs travailleurs à l’envie de défendre « son bout de gras « . Les heures de cours perdues se rattrapent, les moments passés ensemble auront offert d’autres enseignements majeurs : la nécessité du débat, l’indéfectible solidarité face aux provocations, les choix stratégiques et tactiques, l’appropriation du mouvement.

    Aujourd’hui dans le Boulonnais on est un peu plus nombreux à le savoir : seule la lutte paie !

Boulogne-sur-mer. Septembre 2006.


Notes:

1) Cette première avait été l’occasion pour la Mairie PS de venir faire sa propre promotion sur fond de violon au  » futurs électeurs « .

2) Au final 435 pour ; 799 contre (option soutenue par l’administration).

Publié dans Mouvement contre le Contrat Première Embauche (CPE) 2006 | Commentaires fermés sur CPE : Le mouvement à Boulogne-sur-Mer

“C’est notre mouvement! Si vous n’êtes pas d’accord, vous sortez !”

À Boulogne-sur-Mer, la mobilisation lycéenne précède de plusieurs semaines celle des étudiants qui ne rejoindront le mouvement que sur la pointe des pieds. Une lutte riche d’enseignements qui mit aux prises les lycéens et l’encadrement syndical de l’éducation nationale.

     L’ Université du Littoral, de création récente, éclatée en trois pôles localisés à Calais, Dunkerque et Boulogne-sur-mer ne compte qu’un faible nombre d’inscrits au regard de ses homologues lilloises. C’est l’archétype de ces petites facs de province, sans histoire de lutte et dont les étudiants demeuraient jusqu’ il y a peu indifférents à toute forme d’initiative collective.

    Cette fois, une minorité a franchi le pas, non sans heurts comme en témoigne ce prof après un vote sans surprise qui verra l’emporter le «non au blocage » : « J’ai assisté à des scènes ahurissantes, les étudiants mobilisés ont en face d’eux de chers collègues et leurs étudiants pro-C.P.E qui ne reculent pas devant les moyens, j’ai moi même été bousculé et attrapé au col par l’un d’eux, l’ambiance était très tendue »(1).

PROGRESSIVEMENT…

     Sur la côte, le C.P.E signe l’acte de naissance d’une contestation étudiante dont les lycéens demeureront le principal ressort Rapidement, les trois établissements de la ville sont bloqués sous l’œil d’abord, “bienveillant» de quelques enseignants actifs en 2003 contre la réforme des retraites. Les mêmes animent depuis quelques semaines un collectif essentiellement syndical contre les suppressions de postes dans le secondaire (2) et vont assurer un rôle de tampon avec l’administration dont profiteront dans les premiers temps les bloqueurs. Un rapprochement qui à mesure que le mouvement s’affirmera, s’accompagnera de la part des membres du S.N.E.S d’une volonté déclarée d’encadrement pour finalement verser dans le chantage et le dénigrement

     De son côté, l’union locale C.G.T qui assure le bordurage des cortèges ne semble pas goûter les initiatives prises à partir de la fin mars. Boudant le défilé hebdomadaire, une bonne cinquantaine d’étudiants et lycéens mènent des actions spontanées de blocage à la sortie de la gare de bus puis, sur les principaux axes de circulation du centre ville. Auparavant, ils s’étaient rendus sous les fenêtres du M.E.D.E.F pour y scander un: “À bas l’État, les flics et les patrons! ” repris jusque dans les colonnes du quotidien “La Voix du Nord”.

9359691 mAu pied des drapeaux CGT, les lycéens déroulent leur banderole sur les remparts de Boulogne « Nous n’arrêterons pas en si bon chemin », signe de leur détermination

      Ce jeu du “chat et de la souris” entamé avec la police, agace une C.G.T qui ne tarde pas à renâcler quand les lycéens entendent poursuivre leurs A.G. dans les locaux de la Bourse du Travail..

… VERS PLUS D’AUTONOMIE

     Dans son expression, la mobilisation rompt avec “l’apolitisme” benêt revendiqué par les étudiants des années 80, voire même par une partie de ceux de 1994 lors de la lutte contre le C.I.P.

     Aujourd’hui, on remarque ça et là des signes qui traduisent une approche volontairement politique/idéologique de ce qui se joue. Les textes militants sont bien accueillis et réclamés dans les manifestations (ci joint, un lien vers un tract de la Mouette), le contact avec les salariés de boîtes, pour certaines localement en lutte, se nouent plus naturellement qu’aux périodes antérieures, peut être parce que dans cette bagarre, ces jeunes se projettent en salariés. Les actions se multiplient, l’autonomie du mouvement se renforce attisant les tensions avec les appareils syndicaux d’enseignants

    Le point de rupture sera atteint après la participation de lycéens aux barrages mis en place par les ouvriers de l’usine “Continentale de Nutrition” bloquant le poumon économique de la ville: la zone industrielle de transformation des produits de la mer. La réaction du S.N.E.S et de la C.G.T est immédiate, présents à l’A.G lycéenne, ils dénoncent en vrac les manipulations de Sud-Éducation, des lycéens « fumistes » et pressent au soir du 28 mars chacun d’entre eux à retourner rapidement en cours… il n’en fallut pas plus pour que les lycéens rappellent à ces enseignants que : “C’est notre mouvement! Si vous n’êtes pas d’accord, vous sortez !”, ce qu’ils firent sur l’instant… Les limites étant posées, les actions reprirent de plus belle cette fois en toute liberté : occupation des voies de chemin de fer, blocage pour partie de la zone commerciale, péage gratuit sur l’A 16, relais en centre-ville…

Boulogne-sur-mer. Le 18/04/2006

 


Notes

(1)Un prof de l’université de droit-éco de Boulogne-sur-mer.

(2) Pour l’académie de Lille, 636 suppressions de postes sont annoncées dans le secondaire à la rentrée

Voir ce montage réalisé par les lycéens, signe de leur autonomie avancée

Publié dans Mouvement contre le Contrat Première Embauche (CPE) 2006 | Commentaires fermés sur “C’est notre mouvement! Si vous n’êtes pas d’accord, vous sortez !”

Centre de rétention de Coquelles – Limites et perspectives

Après ces quelques mois de mobilisation, voici venu le moment de faire un premier point sur la campagne. Les questions demeurent nombreuses qui mêlent les modalités de l’action : comment construire localement une réelle dynamique, avec quels outils et quelles pratiques- au contenu proprement politique, à savoir comment s’inscrire dans une lutte sur l’immigration quand on a soi même des papiers et en faisant d’autres choix que le soutien ? Autrement dit, est-il possible sur une lutte spécifique d’avancer des éléments plus globaux partagés par d’autres secteurs de la population ? Une réflexion en direction de celles et ceux qui souhaitent bouger sur ce terrain.

CRA-solidarit-.jpgPhoto prise à Coquelles, lors des mobilisations

Lorsque nous avons fait le choix de nous investir dans la lutte contre l’extension du centre de rétention de Coquelles, nous savions que nous inscrivions notre intervention dans la durée. Nous le faisions en fonction d’un contexte précis, celui de la fermeture programmée du camp de Sangatte et de la dispersion des sans-papiers qui s’en suivrait immanquablement. Bien sur parce qu’il permettait de nous opposer concrètement à l’hypocrite et criminelle gestion des flux migratoires sur l’espace européen ainsi qu’à l’arsenal sécuritaire indispensable à sa mise en oeuvre. Toutes choses que les mesures légales annoncées par l’Europe confirment entre autre au travers des récentes remises en causes du droit d’asile. Nous entamerons donc notre tour d’horizon par une mise au point qui nous offrira, nous le souhaitons, une occasion supplémentaire de débattre et d’avancer dans la critique et la recherche de modes d’actions sur ces questions.

Vous avez dit  » Liberté de circulation  » …

Il est convenu dans les milieux associatifs intervenant sur les luttes de l’immigration, les révolutionnaires n’échappant que rarement à la règle, de porter la revendication de  » liberté de circulation et d’installation « .Soit.

Comprise comme un principe nous ne pouvons qu’être en accord avec celle-ci. Mais alors, reconnaissons que c’est une revendication abstraite qui fait peu de cas des déterminations du marché mondial de la main d’oeuvre. Car les flux migratoires ne peuvent se comprendre dans le capitalisme global qu’au titre de la marchandise, tels les services, les produits manufacturés ou les rentes de la finance. Voilà pourquoi et dans ces conditions, la circulation appliquée aux individus ne relève pas du choix, encore moins de la liberté, quelqu’ en soit par ailleurs le point de départ et le lieu d’arrivée. La liberté de circulation dans le système capitaliste est un leurre, lorsque l’Etat recourt périodiquement à des vagues de régularisation c’est toujours en fonction de certaines circonstances, avant tout afin de faire baisser la pression après une longue période creuse. C’est à ce rythme que vivent les mouvements de sans-papiers.

Peut-être faut-il rappeler que toutes les mesures actuellement appliquées ou en projet, en France comme en Europe, vont dans le sens de la fabrication d’une main d’oeuvre clandestine, précaire et tournante, dont la figure est le sans papier, le plus souvent débouté du droit d’asile.

Qu’il s’agisse du discours entretenu sur les  » faux réfugiés  » programmant la casse du droit d’asile, de la logique d’enfermement par la multiplication des camps pour étrangers en Europe ou dans les pays tiers, de l’augmentation des expulsions et de la programmation de charters européens, ou encore de l’allongement de la durée de la rétention, toutes ces mesures convergent vers un seul objectif : mettre à la disposition des patrons un volant de main d’oeuvre corvéable et sans statut juridique. C’est donc sur un terrain de classe dans ce que le  » sans papier  » figure aujourd’hui et pour les périodes à venir des conditions générales du salariat , que nous inscrivons notre action.

L’indispensable lutte des sans-papiers.

Au delà de ces options de principe, il nous faut prendre en compte certains paramètres et en premier lieu l’atonie depuis plusieurs années des luttes de sans-papiers. Le cas de Lille demeure aujourd’hui l’exception hexagonale, et vraisemblablement pour un certain temps encore après l’échec cet été de l’occupation du square Séverinne à Paris. Le relais lillois est donc précieux à plus d’un titre, à fortiori quand localement l’errance ne favorise pas l’organisation des  » réfugiés « . Sa collaboration nous a permis en son temps de mettre le collectif  » CSur  » devant ses responsabilités face à la rétention, mais aussi de mailler des initiatives communes, la dernière en date remonte à cet hiver sur le centre de rétention de Lesquin. Si théoriquement nous affirmons que c’est d’abord aux intéressés de prendre en charge leur lutte, ce qui est difficilement envisageable sur le littoral hormis des mouvements entre les murs mêmes du centre, la participation du CSP 59 permet justement ce lien indispensable avec une situation de lutte concrète. Et puis, c’est lorsque plusieurs femmes du CSP 59 en grève de la faim furent envoyées à Coquelles, que l’on a constaté un début de réaction de la part des humanitaires calaisiens. A deux reprises, ils apportèrent devant le centre leur soutien aux grévistes . Une évolution qui se confirma également par la participation de certains d’entre eux/elles aux initiatives que nous avons menées ces derniers mois. Autant qu’il est possible de l’envisager, la participation de collectifs de sans papiers est donc à encourager, puisqu’elle permet de briser au moins ponctuellement les divisons entretenues entre  » vrais  » et  » faux réfugiés  » à plus forte raison quand les relais associatifs locaux issus de l’immigration font défaut (1).

blog-csp59-version--3.jpg

Si nous ne nous sommes jamais trouvés seuls lors des appels que nous lancions, notre difficulté à élargir la mobilisation est réelle et hypothèque d’autant le champ des possibles. Le petit réseau local et régional qui nous permet de maintenir un type d’intervention qui articule information, débat et manifs ne suffit pour le moment pas à envisager la création d’un collectif large.

Et au delà ?

C’est au delà des réalités propres au littoral, politiquement fonction de la période que nous traversons. Certes, des collectifs sont mobilisables, certains le furent bien avant le lancement de la Campagne en janvier, venant parfois de Belgique, d’Angleterre, de Paris ou de la région qui tous se retrouvèrent à Coquelles. Cela participe d’une indispensable mise en réseau des personnes actuellement en mouvement. Nous avons su éviter les pièges du localisme, profitant au départ des retombées médiatiques de Sangatte, maintenant c’est localement qu’il nous faut rebondir. L’enjeu est double qui articule la nécessité de sortir la rétention de la clandestinité et d’exister politiquement par rapport à ces questions. A notre connaissance aucune information sérieuse n’a éte produite actuellement en dehors des promenades médiatiques de personnalités de gauche.

Le travail d’information en direction de la population Coquelloise mené depuis le début demeure indispensable bien que se révélant peu payant jusqu’à aujourd’hui. Des articles parus dans la presse locale répondant parfois à nos interventions dans le village attestent qu’on ne souhaite pas laisser s’engager le débat. D’autre part, le centre existe depuis plusieurs années maintenant, sans qu’il y ait eu chez les locaux de manifestation d’aucune sorte lors de sa construction. Comme nous l’écrivions il y a peu dans une revue militante(2) :  » il y a un environnement économique qui ne favorise pas la réaction des coquellois-ses… Coquelles, c’est au départ un village rural en périphérie de calais qui depuis la construction sur ses terrains du tunnel sous la Manche, a pris des allures de zone pavillonnaire croulant sous les sommes perçues de la société Eurotunnel et du complexe commercial attenant baptisé « cité-Europe« . A partir de là, on peut comprendre que la priorité de cette toute fraîche population n ‘est pas la lutte contre l’enfermement et le contrôle social… « .

manifestation contre le centre de r-tention de Coquelles. MAperçus des articles de la presse locale

Ce travail peu réalisé sur Calais et malheureusement négligé sur Boulogne-sur-mer reste à mener largement au travers de débats publics. Ces débats ne constituent pas un enjeu déterminant sur le terrain mais sont indispensables, compris comme des espaces de rencontre, d’information et d’échange. Ils doivent permettre d’avancer sur les contenus ce qui n’est que trop rarement le cas, donner l’occasion de confronter des expériences en lien avec le terrain. C’est aussi de cette manière que l’on existe politiquement. En ne laissant pas la parole être confisquée par l’Etat, la gauche et ses satellites associatifs. Cela exige de poser politiquement les choses, ici et en lien avec un contexte plus global. La programmation d’une tournée dans les mois à venir et co-organisée par les réseaux  » Solidarité Irak/SIL  » avec des acteurs/trices des mouvements sociaux irakiens mouvement des femmes irakiennes, le mouvement des chômeurs et des syndicats autonome, serait une opportunité afin de mettre en lien l’errance des  » réfugiés  » sur la côte et la situation de l’Irak aujourd’hui (3).

Concrètement, la soirée du 15 mai esquissa un échange entre sans-papiers Amiénois, collectif C SUR, Inter-Lutte, la Mouette Enragée et le Collectif Anti-Expulsions de Paris. Se poser et faire le point avec d’autres est à reconsidérer dans nos milieux succombant parfois à un activisme rarement interrogé…

Des pistes possibles …

En premier lieu sur la rétention elle même puisque la pression exercée sur les sans papiers produit à l’intérieur des centres des réactions prévisibles voir en encadré le rapport de l’IGAS à ce sujet. Comme dans les prisons des mouvements de retenues sont tout à fait envisageables qu’il est important de relayer à l’extérieur. Sans pour autant attendre une présence régulière permettant de recueillir des témoignages de recouper des informations est nécessaire(4). Le soutien actif au grévistes de Lille a permis cela quelques temps.

C’est d’autant plus important sur Coquelles que l’Etat s’appuie sur l’image du  » centre modèle « (5) et par ailleurs justifie la construction de nouveaux locaux par l’insalubrité de ceux en activité. Nous devons également continuer à affirmer notre présence à l’extérieur en repensant les modalités de nos interventions. Il faut maintenant inventer autre chose. Les actions sont à penser comme des moments d’affirmation publique, de construction d’un rapport de force mais à relier avec ce qui se vit dans le centre lui même. La question de la visibilité reste importante. Des moments de rupture potentielle sont à créer, l’occupation du chantier de construction de Palaiseau est intéressante. Face à l’Angleterre, un campement comme le  » No Border  » de Strasbourg offre des perspectives. Des campagnes sont envisageables contre les constructeurs, Bouygues et ses nombreuses filiales par exemple.

En lien avec d’autres acteurs

D’abord avec toutes celles et ceux qui sont potentiellement les cibles de la logique judiciaire et carcérale. Et cela fait du monde comme nous l’a encore démontré ces derniers mois le scandale judiciaire d’Outreau. Si aujourd’hui la prison ne fait pas l’objet d’une remise en question dans la société, elle entre pour un nombre croissant de personnes dans le champ des éventualités. Jeunes des quartiers pauvres, immigrés, travailleurs en lutte, chômeurs, syndicalistes, simple quidam… sont aujourd’hui les cibles favorites de l’offensive de classe que mènent Etat et patrons.

Pour cette raison, mettre des bâtons dans les roues de cette machine à broyer n’est d’aucune façon la chasse gardée de telle ou telle autre fraction militante mais une urgence pour le plus grand nombre. Des liens sont à établir prioritairement avec les collectifs en lutte, que ce soit ici, dans les quartiers, les boites et au delà de la Manche.

N’hésitez pas, contactez nous !

 

Automne 2004.


(1) On notera, mais qui s’en étonnera, l’absence des associations boulonnaises issues de lïmmigration sur le terrain…

(2) interview paru dans le n° d’été de la revue No Pasaran. in  » A Coquelles comme ailleurs, non aux centre de rétention « .

(3) Pour toute info : mouvement de femmes irakiennes :

http://www.equalityiniraq.com/ Concernant les syndicats autonomes irakiens : http://www.uuiraq.org/.

Le site de solidarité irak : http://www.solidatiteirak.org

(4) Rappelons que tout personne peut visiter avec son accord un ou une retenue. Les retenues disposent de téléphones dans le centre, il est possible de les appeler afin d’établir le contact. Voici les numéros du centre de rétention de Coquelles

03 21 00 96 99

03 21 00 82 16

03 21 00 91 55

(5)Discours qui nous fut également tenu par un membre de la Cimade du centre de Coquelles…

Une vidéo sur la mobilisation contre le CRA de Coquelles, à l’initiative de la Mouette

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Regard sur le mouvement de mai/juin 2003

Il est difficile de dire si le mouvement de mai-juin peut se trouver un prolongement dans les semaines ou les mois à venir et si c’est le cas, quelles formes pourrait -il revêtir ? La volonté affichée par une partie de ses acteurs pourrait le laisser penser, mais sera-t-elle suffisante ? Dans de nombreuses villes, les enseignants sont restés mobilisés durant l’été et des rendez-vous étaient fixés pour la rentrée. La lutte des intermittents, le succès du Larzac, ont écorné la torpeur estivale mais il en faudra plus pour entamer la détermination de l’État et du MEDEF. Reprendre une lutte là où on l’a laissée après une défaite, ce n’est pas facile. Alors, c’est peut être, avant tout, en essayant de comprendre ce qui a fait la particularité de cette lutte que l’on avancera dans l’élaboration d’un nouveau et indispensable rapport de force.

Ce texte, nous l’avons rédigé à partir du vécu que nous avons eu de cette lutte à Boulogne-sur-mer, nous ne prétendons donc pas faire en quelques lignes le tour de la question. Nous avons d’abord recherché ce qui nous semblait significatif de l’état de la lutte sociale aujourd’hui. Nous n’évoquerons donc pas les différentes réformes en question ni ce qu’elles vont impliquer pour la vie de millions de travailleurs.

Pour un rappel historique, le contexte, les enjeux, voir ce site (mondialisme.org)

Des enseignants qui se cherchent.

     La place occupée par les travailleurs de l’éducation nationale, en pointe dans le mouvement, appelle quelques commentaires. Déjà par le nombre de grévistes puisque 2 500 établissements du secondaire sont en grève reconductible après le 13 mai. Dans les écoles, on recense à cette date 88 départements où le nombre de grévistes dépasse les 30 %. Des chiffres qui fluctueront au fil des semaines mais qui témoignent à eux seuls du caractère massif et national de la mobilisation. Une mobilisation en prolongement des luttes menées ces dernières années dans des académies de la région parisienne et du sud… et donc qui ne vient pas de nulle part.

   Si le projet de décentralisation est apparu comme un des facteurs déclencheurs, les raisons de la colère enseignante sont plus profondes. Au refus des différentes mesures : suppression des aides éducateurs, privatisation rampante du service public d’éducation au travers du transfert des compétences de l’État aux régions -mesures qui concourent toutes à la définition d’un projet global de société, se conjugue la mise à mal du rôle et de l’image sociale même de l’enseignant. Par ailleurs, s’il y eut une évolution notable durant ce mouvement, ce fut celle de la perception que les enseignants ont traditionnellement d’eux même. Les conditions de la lutte, la grève reconductible votée en Assemblée Générale et ses modalités élaborées et assurées en s’affranchissant à maintes reprises de la tutelle syndicale, ont traduit autant une aspiration à la radicalité que pour nombre d’entre eux, la découverte de sa possibilité. En l’exprimant un peu brutalement, on peut convenir que les profs se sont enfin déniaisés sur le terrain de la lutte sociale, ce qu’ils reconnaissent volontiers en affirmant « être fier d’avoir porté ce mouvement« .

     Il faut admettre que la position est de plus en plus intenable pour les travailleurs de la reproduction sociale. Le corps enseignant à bien des égards encore emprunt d’illusion « sociale-républicaine » se trouve confronté au quotidien aux conséquences de l’éclatement de son cadre de référence. Si le prof illustre encore la figure du travailleur « garanti et à statut », cette figure du salariat est à terme vouée à disparaître. Et sans pour autant la partager (l), depuis de nombreuses années, il côtoie la précarité sur son lieu d’activité. Qu’il exerce dans des quartiers frappés de plein fouet par la misère sociale où il se retrouve à assurer une pure fonction d’encadrement, ou entouré de jeunes ou moins jeunes en contrats bidons : CES, Emplois-jeunes…. il s’est rendu à l’évidence : l’école n’est pas restée cet espace en dehors du jeu économique, ce qu’elle n’a par ailleurs jamais été.

     A un niveau plus large, la pression constante des patrons sur le monde de l’enseignement (2), l’injection à hautes doses de précarité dans le secteur et la privatisation à terme des différents services publics comptent comme autant de facteurs propres à aiguiser les consciences. Ce qui dans les faits ne fait pas forcément le compte et laissait malgré tout peu d’espoir de voir éclore une réelle dynamique tant le réflexe catégoriel contamine la profession. Pour ne citer qu’un exemple, l’introduction dans le premier degré d’une distinction entre instituteurs et « professeurs des écoles » illustre ces clivages internes et les avantages qu’en retire l’administration. Rappelons si nécessaire que, le monde de l’école est parfaitement étranger à l’image monolithique qu’on lui renvoie. Il est bâti de niches qui s’ignorent mutuellement, et ce de la maternelle à l’université, en passant par les lycées professionnels. Rappelons au passage que ce sont surtout les personnels enseignants qui sont entrés en grève. La faible participation, en nombre, des TOS (techniciens, ouvriers de service) par exemple, tient à bien autre chose qu’à « leur niveau de salaire bien inférieur à ceux des profs qui rendait difficile leur engagement dans plusieurs semaines de grèves » (3). Les TOS ne se sont pas davantage investis parce qu’ils ne partageaient pas, dans l’espace des débats, les codes qui demeuraient ceux des profs, bien qu’en lutte. De la même façon, la grève n’a nullement effacé les barrières qui séparent enseignants du premier et du second degré. Que dire également sur un plan local de l’absence des travailleurs en contrat “Emplois jeunes”… On peut simplement répondre que la solidarité manifestée à l’égard des travailleurs les plus précaires de l’éducation nationale est souvent le fait des enseignants les plus politisés et qu’elle s’exprime en dehors des logiques syndicales institutionnelles.

     Certes, les réformes entamées par le gouvernement Rafarin ont déclenché une opposition massive du corps enseignant mais celui-ci n’a que partiellement dépassé ses propres freins durant le mouvement. Le temps de la grève n’a pas servi à élaborer une approche critique de l’institution. Le refus de bloquer les examens en fut la démonstration et les grévistes ont inscrit leur lutte dans une logique défensive.

     Localement c’est sur le dossier des retraites que les avancées ont été les plus notables, notamment dans la recherche d’ouvertures sur l’interprofessionnel. Le rapprochement opéré entre travailleurs de différents secteurs publics et dans une certaine mesure du privé, a permis l’organisation d’actions fortes. Et c’est bien en sortant du cadre éducatif que les enseignants ont ébauché dans les faits une critique politique fragmentaire. Notamment à deux reprises, d’abord en bloquant le départ de quelques deux cents camions chargés de poissons sur la zone portuaire de Capécure, puis en interdisant l’approvisionnement d’un hypermarché sur la journée. Pour limitée qu’elles soient dans leurs effets, ces initiatives ouvraient des perspectives, surtout elles déplaçaient la lutte sur le terrain de la production et de la distribution. Naturellement il s’agissait par d’autres moyens de chercher « à se faire entendre » du gouvernement. Sans parvenir à dépasser le discours « citoyenniste » propre au milieu, car c’est en direction de l’État que convergeaient ces initiatives, la jonction sur le terrain avec les travailleurs de la production a contribué l’espace de quelques semaines à repenser et recomposer une dynamique de classe.

     Attendons les mobilisations à venir pour savoir si l’essai porte ses fruits. Dans certaines régions les convergences ont donné lieu à la création de collectifs regroupant intermittents, profs, sans papiers ainsi que des travailleurs des boîtes en liquidation. A Boulogne-sur-mer, dans les semaines à venir, va se poser la question de l’avenir des ouvriers de la Comilog et d’autres entreprises. Souhaitons donc que s’approfondissent ces débuts de recherche commune, dans l’action et la réflexion.

Avant toute chose

     Ce qui vient immédiatement à l’esprit c’est la question de la grève générale et la responsabilité des syndicats dans son supposé sabordage. Poser le problème en ces termes est pour le moins surprenant puisqu’il revient, dans les faits, à reporter sur les bureaux confédéraux les conditions de son déclenchement. Bureaux desquels on expliqua que la grève générale ne se décrète pas mais qu’elle se construit et pour cause puisque tous ces mêmes dirigeants n’en voulaient pas. Quel était donc le sens de ces appels du pied quand on sait qu’historiquement les mouvements sociaux se sont toujours construits contre la volonté de ces bureaucraties ?

Si le rapport de force avait été propice au débordement la question ne se serait pas posée. Les espoirs mis dans la CGT et sa capacité d’entraînement dans les secteurs les plus combatifs paraissaient donc infondés, si ce n’était alors de s’en remettre aux sections les moins alignées, forcément minoritaires (4), ce qui appelle d’autres questionnements. Reconnaissons que dans de nombreuses régions, l’investissement de militants de base fut déterminant dans l’élargissement de la grève. Toutefois, le rapprochement d’avec la CFDT et les politesses adressées au P.S, l’absence de perspective politique à gauche et le refus de se positionner contre le plan Fillon suffisaient à comprendre qu’il n’était pas question un instant pour Thibault, de se lancer dans la bagarre.

     Du côté de la FSU, dès le départ, l’affaire était entendue puisque que c’était auprès de l’opinion que devait se livrer la bataille. Il est donc inutile de ré-ouvrir une fois encore le débat sur la responsabilité des directions syndicales dans l’échec de cette lutte. Localement, des camarades de la CFDT estampillés « Canal Historique » furent de toutes les actions faisant la démonstration, s’il en est encore besoin, que c’est à la base, sur le terrain et avec les travailleurs en lutte qu’il faut se retrouver pour commencer à poser les jalons.

Autonomie et démocratie jusqu’où et comment ?

     La mobilisation ne s’est pas vécue aux mêmes rythmes selon les régions mais la question de sa structuration s’est posée peu ou prou de manière assez semblable. Ainsi des tendances à l’auto-organisation se sont exprimées en premier lieu dans les assemblées générales à l’échelle des établissements ou des localités/ bassins. Il en est allé autrement des tentatives d’organisation départementale ou régionale qui sont la plupart du temps restées lettre morte. Il est assez difficile par ailleurs de lever l’ambiguïté sur l’expression d’une exigence démocratique dont les non-syndiqués seront les principaux vecteurs, mais qui ne se concrétisera que rarement ou sur la fin par un regroupement ou un positionnement autonome. Ainsi la coordination nationale ne fut que très peu le lieu de convergence d’expériences démocratiques et locales mais comme bien souvent un enjeu de pouvoir et une caricature décalée de la centralité parisienne. Les syndicats ont bien compris qu’elle ne représentait pas un concurrent sérieux, du moins pas en mesure d’égratigner leur légitimité pour d’hypothétiques négociations. Et c’est là, en partie, la limite de ce mouvement. Il a naturellement traduit la méfiance voire le rejet de pratiques bureaucratiques, tout en continuant dans les premiers temps à espérer des centrales la généralisation de la grève. Si la prise de distance fut une réalité, dans sa nature il est resté pétri de « syndicalisme ». Bien que contestés et mis à distance les appareils n’en restaient pas moins sur le terrain qui est le leur. Il est difficile d’affirmer que cela était dépassable dans la mesure ou les luttes de la période ne sortent que rarement de cette logique. Ce sont la critique et la pression qui ont prévalu à l’égard des syndicats et non pas le débordement. Une structuration autonome exige localement l’émergence dans le cours de la lutte de regroupements en capacité d’impulser des dynamiques, ce qui globalement n’était pas le cas. Que les non syndiqués aient joué un rôle déterminant dans la recherche d’une autre manière de vivre et gagner la lutte ne les mettait pas spontanément en capacité de le réaliser. Dans l’éducation, les luttes antérieures aux modes d’organisation différents sont restées localisées et en l’absence d’une tradition de lutte dures ces expériences n’ont pas laissé de trace dans la mémoire collective.

     Bien que les A.G furent ouvertes, des travailleurs du public et du privé y intervenaient régulièrement, la jonction avec les autres secteurs s’est effectuée essentiellement dans le cadre intersyndical. Dans le meilleur des cas, disons que les non syndiqués ont profité des brèches que purent ouvrir certains militants de syndicats minoritaires SUD/CNT (5). Qu’à certains endroits, des non syndiqués porteurs d’une expérience des luttes et conscients du jeu des bureaucraties aient pu se regrouper et agir, cela aussi fut important, mais au bilan, ça ne pesait que de peu dans le rapport de force. A l’exaspération et la détermination réelle des non syndiqués, une traduction politique pratique faisait défaut. Lorsque les grévistes dénoncent les entraves et les magouilles de tel ou tel représentant de centrale -comme dans tout mouvement les phénomènes de personnalisation jouent à plein- ils n’en demeurent pas moins accroché à une unité syndicale de façade. Il y a une trouille réelle à sortir du cadre et d’une certaine manière cela s’explique. L’auto-organisation ça se pense et ça se construit au cœur et au cours de la lutte, progressivement, ça ne s’improvise pas obligatoirement. Quand les syndicats n’offrent plus de garantie pour la bagarre, le vide ressenti paralyse plus qu’il ne libère. Il arrive aussi que le lien entre les acteurs eux même soit long à tisser. C’est dans ces moments que l’on mesure le degré avancé d’isolement qui ronge au quotidien la grande masse d’entre nous. A fortiori pour des travailleurs qui ne se pratiquent pas au quotidien. Pour la plupart des profs, la référence est celle des collègues de l’établissement où ils travaillent et ces fameux collègues n’étaient pas tous grévistes, du moins pas toujours ensemble. Créer une communauté de lutte exige un minimum de temps pour que les contacts s’établissent et commencent à porter leurs fruits, un handicap supplémentaire alors que le tous avaient conscience qu’il fallait rapidement élargir la lutte et la radicaliser.

Quelle unité, quels contenus

     Ce mouvement offre-t-il des signes de recomposition de classes ? Les catégories en mouvement en mai et juin sont-elles porteuses de perspectives mêmes partielles de dynamiques solidaires ? Quel sens donner à l’unité réclamée au travers de l’appel à la grève générale ? L’unité pourquoi faire, pour bloquer les réformes et trouver une voie à la vulgate “étatiste » de groupes comme Attac ? Et la question du travail dans tout cela… Autant d’interrogations restée en suspend à la fin de l’été mais qui se reposeront à n’en pas douter dans les mois a venir.

D’abord, les contours de l’unité et les termes d’une recomposition de classe ne sont pas si faciles à délimiter. Affirmer comme le font les camarades de la revue Temps Critiques que : “ ce qui a donné au mouvement de 95 comme à celui que nous venons de vivre sa dimension unitaire, c’est que dans les deux cas il part des travailleurs de la reproduction (reproduction du capital au sens productif pour ce qui est des secteurs des transports et des communications ; reproduction des rapports sociaux pour les enseignants, le secteur de la santé, les travailleurs sociaux,etc) est en partie vrai (6). Ceci dit, et sans pour autant réduire le mouvement de 2003 à celui de catégories intermédiaires, il fut d’abord et dans une certaine mesure l’expression d’une fraction de l’encadrement capitaliste.

     Pour l’encadrement d’État, dont les profs sont une composante importante, la défense du « service public d’éducation » en particulier, et des « services publics » en générale, est avant tout celle des conditions de sa reproduction en tant que classe (7). Conditions de reproduction aujourd’hui remises en question par les évolutions d’un capitalisme mondialisé. Cette rupture d’alliance réactive depuis quelques temps son vieux fond de commerce politique par l’entremise d’ associations et de publications qu’elle anime (8). En cela, rien de plus naturel puisque ce projet a été abandonné par l’appareil politique admis à sa réalisation : P.S, PC dont on remarqua le silence durant tout le mouvement. Mais pour ce qui nous intéresse, il faut comprendre que les multiples appels à « la société civile » pour préserver son projet politique d’étatisation du capitalisme, subordonnent dans les faits toute unité à une « démocratisation de l’État » dont, elle seule, en tant que classe tire intérêt. Difficile alors de parler de convergences avec les travailleurs de la production dont les intérêts demeurent parfaitement étrangers à ce  » fétichisme d’État ». On objectera que les travailleurs du privé ont vu dans les mouvements de 95 ou de 2003 une riposte aux ravages du libéralisme sur cette question, se remémorer la fameuse formule de « la grève par procuration ». Nous sommes bien d’accord là dessus, mais on ne pourra faire plus longtemps l’économie de la question du travail, de sa centralité réelle ou supposée, si comme on l’a entendu clamé au travers des appels à la grève générale, l’unité de l’ensemble des travailleurs reste une exigence dans la constitution d’un vrai rapport de force.

     A terme, cette frange du salariat s’est engagée dans une course de vitesse dont l’issue risque de lui être fatale si elle n’ouvre pas le champ de la critique au delà de la défense de ses intérêts propres. Il n’est qu’à voir ce qui est advenu du vieux mouvement ouvrier, dont les bastions sont tombés les uns après les autres, et souvent à la suite de luttes autrement plus radicales que celle que nous venons de livrer. Il n’y a d’ailleurs plus grand monde pour espérer d’un hypothétique new-deal que “la gauche de la gauche” appelle de ses vœux. Qui en serait seulement l’artisan ?

 

Boulogne-sur-mer le 26/09/03


Notes

(1) Rappelons au passage que la précarité touche également les profs. Nombreuses furent les luttes de « maitres auxiliaires » pour obtenir leur titularisation, le plus souvent contre la volonté des appareils syndicaux agrippés à la « sainte sanction du concours ».

(2)Lire à ce sujet les essais de Nico Hirtt : « L’école sacrifiée » et « Tableau noir » aux éditions EPO. Consulter également le site de l’APED : ~vww.ecoledemocratique.org

(3) Extrait d’un entretien avec Daniel Aiache, enseignant gréviste. Texte diffusé par la revue « Oiseau tempête « . Fin juin, durant une AG à Boulogne/mer, quelques camarades essuyèrent les protestations d’enseignants à qui ils venaient de rappeler l’attitude qui est le plus souvent la leur à l’égard des personnels ouvriers des établissements scolaires.

(4) Lire « Montpar rend les a=es » sur la sortie de grève des cheminots de Montparnasse.

(5) La CNT diffuse un texte « Assemblée Générale mode d’emploi » on peut se le procurer en écrivant à la CNT UL/Lille 1 rue Broca 59 000 Lille.

(6) Temps Critiques : Qualifier la grève pour catalyser les luttes. l’juillet 2003.

(7) « La place occupée par l’encadrement capitaliste dans la division sociale du travail, autrement dit sa spécialisation dans le travail de domination, explique par ailleurs le rôle tout particulier que joue l’appareil scolaire dans le processus de sa reproduction en tant que classe… » Entre bourgeoisie et prolétariat: l’encadrement capitaliste. A.Birh. ed L’harmattan. 1989.

(8) Il n’y a qu’à constater la sur-représentation de cadres du public : chercheurs, profs… dans une association comme Attac.

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Retour sur les semaines de mobilisation contre la réforme des retraites et la décentralisation : mai/juin 2003 à Boulogne-sur-mer

Le 6 mai, première action au départ d’une course cycliste régionale. Le 13 mai, première assemblée générale après un tour de ville qui comptera 4 000 personnes. L’encadrement syndical y est assuré par le SNES et le SNUIPP. A noter pour la première fois, l’apparition d’un représentant SUD aux côtés de figures locales installées pour certaines depuis deux décennies. A cette date, ce sont près de trois cents personnes qui se retrouvent au sein de l’A.G. Composée essentiellement de travailleurs de l’enseignement, elle s’ouvrira progressivement à d’autres secteurs sans réellement parvenir à prendre une dimension interprofessionnelle.

L’A.G du boulonnais au fil des semaines

    Dans un premier temps, les échanges qui animent l’A.G sont de deux ordres : l’état de la mobilisation dans les établissements et l’organisation d’actions menées le plus souvent en direction des médias censées répondre, d’après les partisans du « dialogue social », à la nécessité de « gagner la bataille de l’opinion« . On peut estimer à cette période qu’entre 20 et 30 % d’enseignants, profs et instits confondus, reconduisent quotidiennement la grève. La popularisation du mouvement au sein des équipes pédagogiques donne lieu à une comptabilité journalière qui aura pour conséquence de remettre systématiquement à plus tard les débats de fond. Très tôt, les non-syndiqués ont reconnu l’A.G comme le seul espace de prise de décision. Les organisations syndicales accompagnent alors le mouvement plus qu’ils ne parviennent à le contrôler. Pourtant, le souci existe de maintenir une unité tout en se livrant à une concurrence entre partisans de l’ouverture de « réelles négociations » et ceux qui réclament le retrait pur et simple des plans gouvernementaux.

    Progressivement, la participation de travailleurs des Télécom, de la D.D.E, de cheminots relativement déterminés vient redonner du souffle aux discussions que les enseignants plombent par d’interminables palabres sur la nécessité ou non de bloquer les examens. Nombreux furent également les questionnements pour caractériser la grève à un moment où l’on attend l’entrée des cheminots dans le mouvement . Cette grève doit-elle être : « reconductible », « illimitée »…? Les syndicats argumentent sur l’inopportunité de la déclarer générale, le débat n’aura pas lieu. Une communauté de lutte se dessine progressivement au gré des actions menées. La nécessité de donner du contenu aux revendications fait la part belle aux positions d’ associations comme ATTAC sur la taxation, à celles de Bourdieu contre la « barbarie néolibérale ». La tonalité des échanges reflète assez bien l’esprit « citoyenniste » qui désigne cette gauche opposée à la « mondialisation libérale ». Il est souvent question de lutter contre la marchandisation des services publics, de dénoncer l’AGCS (Accord général sur le commerce des services) et l’O.M.C. Cette limite semble difficilement dépassable, nous y reviendrons plus largement par la suite. La question de la précarité trouvera un prolongement dans l’intervention d’une délégation de l’A.G à l’A.N.P.E et dans une boite de formation le GRETA. Une volonté d’élargissement qui resta dans une certaine mesure le fait de quelques personnes. Des contacts s’établiront avec l’A.G de Calais, de même qu’un site web rendra compte au jour le jour de l’état de la mobilisation (1). Au fil des semaines, apparaît avec plus d’acuité la nécessité d’un fonctionnement interprofessionnel ainsi que le choix de cibler les actions, de sortir de la logique des manifs traine-savates du mardi en centre ville, qui, si elles permettent effectivement de se compter, n’entament pas la détermination de l’État. Progressivement le débat se déplace de la « bataille de l’opinion » qui pour une partie des gens en lutte n’a bientôt plus de fondement, à la nécessité d’établir un réel rapport de force sur le terrain. C’est la traduction d’une prise de conscience. « Frapper là où il y a du fric c’est prendre la réelle mesure de l’offensive lancée par le MEDEF par État interposé.

    Une évolution qui intervient tardivement dans la mobilisation mais qui laissera à n’en pas douter des traces dans les consciences et espérons le portera ses fruits lors des prochaines mobilisations. Dans l’attente de la rentrée, l’A.G se transforme début juillet en « collectif de vigilance » et poursuit son activité durant l’été.

Sur le terrain.

    Réunions dans les établissements avec les parents d’élèves afin d’expliquer le mouvement et le projet de décentralisation. Blocage d’école à l’initiative de parents dans les quartiers populaires. Théâtre de rue, opération sur l’ A16 avec levée des barrières aux péages, diffusion de tracts dans les centres commerciaux, intervention à un meeting de Douste Blazy au Touquet, il quittera rapidement la salle sous les quolibets. Intervention devant un lycée contre les réquisitions de personnel, tournée de l’ensemble des bahuts et de la fac. Tenue de permanences animées par des enseignants et des parents chaque soir pour informer le plus largement et désamorcer la nervosité de certains d’entre eux face aux problèmes de garde. Barrages filtrants et distribution de tracts dans le centre ville, sur la zone industrielle de la Liane, à St Martin… Piquenique sur le rond point du » dernier sous »…

     La manifestation du 19 mai réunira 7000 personnes, ce qui est exceptionnel. Elle traversera les quais du port où sont localisées l’ensemble des usines de transformation de poissons. Participation à cette occasion de 400 ouvriers de la Continentale de Nutrition. Le lendemain, l’ensemble du personnel de cette boite recevra un rappel à l’ordre sous forme de courrier. Le 22 mai, 4000 personnes, bonne mobilisation des lycéens, et organisation de départs groupés pour rejoindre la manifestation régionale de Lille. Le 3 juin, à partir de 5 heures du matin, des enseignants rejoindront les grévistes de la SERNAM (société de transport), heure à laquelle ceux-ci installent leurs piquets. Danse et musique sur les quais de la gare et « pti déj » avec les cheminots. Vers 7 heures du matin, un patron routier force le piquet avec son véhicule. A partir de 10 h, manif en ville. L’après-midi, le cortège sillonne les rues de la ville et rejoint une nouvelle fois les cheminots. Petite visite dans les locaux qui abritent le MEDEF, nous trouvons porte close…

Capécure : la pression commence à monter…

    Neuf heures trente, manifestation en centre ville : 2 500 personnes selon la Voix du Nord. Peut être plus. Alors que la manif devait rejoindre le quartier de la marée et qu’un militant de la CFDT Marée réclame du renfort au rond point de la Glacière, la tête du cortège CGT part en divaguant dans le centre ville. Nous ne sommes qu’une poignée à venir renforcer les barrages. La détermination des ouvriers de marée est forte. La fumée des pneus indique que les barrages tiennent toujours. Premier incident, un patron de marée connu localement pour sa politique sociale musclée tente de forcer un barrage à bord de sa mercedes. Il en sera pour ses frais…

     Une rumeur court Capécure, les camions vont forcer le blocus à 12 heures, à 13 heures à 14 heures… Ce qui est sûr c’est que la grève n’est pas générale et qu’on travaille dans les magasins de marée. Vers 13 heures, première intervention peu convaincante des flics locaux en tenue anti-émeute. Le commissaire lance les sommations au rond point de la Glacière. Quelques occupants se positionnent sur une butte surplombant la position des flics. Petit à petit des renforts arrivent. Nous étions vingt à 11 heures nous sommes maintenant une cinquantaine. Les flics avancent, repoussent les manifestants avec leurs boucliers au delà de la barricade. Il n’y a pas d’échange de coups. Les pompiers interviennent pour éteindre le brasier.

L’intersyndicale avait mis au programme de la journée du 10 juin le blocage de Capécure où, de 5 heures du matin à 15 heures, les camions font la navette pour alimenter en produits de la mer le marché de Rungis. Il s’agit enfin de frapper là où ça fait mal: au porte-monnaie. Les Dockers sont les premiers à mettre les barrages en place vers minuit. A 6 heures du matin quelques enseignants arrivent à leur tour. Sont également présents des cheminots, des ouvriers de marée (dont une partie de non grévistes : ils occupent avant ou après leurs postes). Les cinq accès au port sont bloqués. Les camions peuvent entrer mais toute sortie leur est impossible. Dans le face à face qui suit le démantèlement de la barricade, les camions se préparent à partir. Des ouvrières de marée posent des planches à clous sous les roues. Les chauffeurs ont compris le message et n’insistent pas. Les hommes interpellent les flics qu’ils connaissent et à plusieurs reprises, se mélangent à eux, obligeant le commissaire à faire reculer son groupe. Une nouvelle barricade est immédiatement enflammée. Les camions ne circulent toujours pas. Quelques chauffeurs participent au blocage en immobilisant leurs bahuts sous le viaduc J. Jaures. A 15 heures le commissaire annonce la venue d’une compagnie de CRS de Calais. Ils sont signalés devant la poste par le groupe qui tient le barrage près de la douane. A 15 heures 30, ils prennent position. Un groupe est chargé de nettoyer la colline en surplomb. Incertitude chez les 200 grévistes à présent regroupés. Un rendez vous est donné en cas de dispersion au rond point du parc Mont-plaisir. Des dockers, cheminots, ouvriers de marée tentent de résister à la charge. Quelques caillasses volent. La lacrymo couvre la fumée des pneus. Une personne est frappée au sol, une autre reçoit un tir. Les CRS insultent copieusement les grévistes. La dispersion se fait au travers des camions arrêtés. Les camions sont de nouveau bloqués par les manifestants qui ont rejoint le nouveau rond point. La motivation est au rendez-vous. Les CRS arrivent de nouveau suivis de prés du maire de la ville. La négociation est difficile d’autant que le temps joue en notre faveur: les camions ne peuvent toujours pas circuler. Finalement, le maire obtient un barrage filtrant contre le retrait des CRS. Il tente de négocier les délais de passage, les manifestants restent fermes. Le soir à 22 heures, cheminots, dockers et ouvriers de marée réinstallent deux barrages. De nouveau les pneus et les palettes brûlent. A 4 heures du matin fin de la partie.

NB : Toutes les photographies sont celles du blocage de Capécure, le 10 juin 2003. Elles ont été prises par la presse, présentes lors des échauffourées avec les CRS. Les bloqueurs étaient déterminés, la police aussi. Malgré les coups, les barrages ont tenu !

Et de plus belle à l’hyper-marché Auchan.

    Le jour du bac philo, deux actions sont menées simultanément. Une qui s’adresse une fois encore symboliquement aux médias et aux lycéens. Des enseignants déploient le matin une banderole devant l’entrée du lycée Branly. L’action menée sur l’hyper-Auchan répond à une tout autre logique. A la suite d’une action péage gratuit sur l’ A 16, il est décidé en A.G de frapper le secteur de la grande distribution. L’initiative suscite la controverse voire la réticence chez certains, les mêmes qui s’empressent par ailleurs de scander que le « monde n’est pas une marchandise »…

     Peu importe, à trois heure du matin, une cinquantaine de personnes bloque l’accès aux quais de déchargement de l’hypermarché Auchan. Sont réunis une nouvelle fois autour du barrage de pneus et palette enflammés : des enseignants, des ATOS (Agent Technicien et Ouvrier de Services) , des dockers, des travailleurs de la Continentale (usine de transformation du poisson), des cheminots… Ce sont 24 camions qui ne parviendront pas à livrer leur chargement. Jusqu’à 16 heures, l’ambiance est chaleureuse, on discute, on fait le point. On réalise qu’en osant, on crée un rapport de force, loin des médias mais au plus prés des intérêts du système . Un peu de convivialité à opposer à la logique mortifère de la marchandise, c’est peu mais ça permet d’entrevoir des perspectives.

Photo du blocage (source : presse)

    Durant la journée, les communaux de St-Martin organisent des barrages filtrants à proximité. Dans l’après-midi, deux cortèges de voitures au départ de Calais et Boulogne se rejoignent et coupent les moteurs au milieu de l’ A16. Le lendemain des enseignants partagent un barbecue avec les parents de l’école Louis Blanc. Le mardi suivant, dernière grande manifestation à l’issue de laquelle on brûle l’effigie de Raffarin et Seillières devant la sous préfecture.

Depuis…

    Le 27 Juin, rassemblement à la fac pour attendre et chahuter l’arrivée d’un ministre qui ne viendra pas. Participation à cette occasion de profs de Dunkerque et Calais. Quelques participants s’invitent au buffet dressé pour l’occasion. Le 30 Juin, entre 150 et 200 personnes organisent une fête bien méritée : la lutte oui mais la fête aussi ! Rassemblement le 1 juillet, une soixantaine de personnes se réunit devant la Sous-Préfecture afin de montrer qu’en dépit des vacances les profs restent mobilisés. Il est décidé de maintenir une AG hebdomadaire tous les mardis durant l’été en vue d’une reprise du mouvement à la rentrée. Le 8 Juillet : rédaction d’une motion en soutien aux camarades cheminots frappés par la répression : demande d’explication écrite de la part de la direction, mesures de mise à pied… Le 13 Juillet : Intervention symbolique lors des fêtes de la mer à Boulogne. Les profs portent les lettres  » Liberté Égalité Solidarité  » et distribuent un tract en soutien aux intermittents. A cette occasion lecture est faite par un intermittent d’un texte de Victor Hugo sur le budget de la culture en 1848.

     Le 14 Juillet, manifestation en ville le matin, les profs s’invitent au pot de la mairie. Rassemblement toujours avec les fameuses lettres lors du feu d’artifice sur la plage. Les AG du 15 et 22 sont consacrées à un travail de documentation sur la sécurité sociale. Rédaction d’un tract pour célébrer l’abolition des privilèges le 4 août. Le texte est diffusé sur Boulogne et Calais.

     Élaboration toujours en cours d’un document d’information et d’analyse sur la « réforme de la sécu » en prévision d’une mobilisation prochaine. Suivi de la répression qui frappe les cheminots, le samedi 20 septembre action en gare de Boulogne sur mer, des enseignants, des chômeurs sont présents. Au même moment des camarades de Calais et Boulogne-sur-mer se rendent aux côtés des travailleurs de la Comilog qui attendent Delevoy en « visite » à wimille, à cette occasion l’invitation est lancée aux travailleurs de la Comilog (usine sidérurgique) pour l’AG du mardi 23 septembre.

Nous dresserons un état de la mobilisation des semaines qui viennent dans le prochain numéro du journal.

 

Boulogne-sur-mer. Septembre 2003.

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Calais : stationnement interdit ! Un texte d’A.Morice dans la revue Vacarme

      frontiere tunnel

    Dans le dernier numéro de Vacarme, on rappelait les conditions de la fermeture du centre de Sangatte. De retour dans le Calaisis, on s’est rappelé la phrase de Hugo : « Ce gouvernement, je le caractérise d’un mot : la police partout, la justice nulle part ».24 janvier 2003 : le camp de Sangatte est désormais fermé, le hangar détruit. Visite à Calais pour une conférence-débat organisée par la Mouette enragée, « Journal anticapitaliste et libertaire du littoral ». Deux manifestations sont prévues ce samedi : l’une, de longue date, par la Mouette, devant le Centre de rétention de Coquelles, dont une extension est prévue ; l’autre dans les rues de la sous-préfecture, sur des thèmes humanitaires, et surtout pour ne pas se commettre avec « les anars » – l’« humanitaire », cette « main gauche » dont parle Michel Agier [1], tandis que la main droite agite menaces et matraques, et pourchasse ici les « Kosovars » [2]. Il est vrai qu’il fait un temps à ne pas coucher dehors et que les réfugiés n’ont officiellement plus où aller. On pressent une complémentarité des rôles, et l’on devine que le gouvernement n’a pas choisi ses dates au hasard.

      Dans la gare de Calais-ville ce matin-là, un maître-chien (maître de quoi ?) et, dehors, un combi de CRS, moteur allumé. Les CRS sont très nombreux dans la région, et sont logés dans des VVF aux alentours, à tel point qu’un de mes hôtes se demande s’il en restera assez à Paris pour le redouté match OM-PSG le même soir. Promenade dans le centre : les flics patrouillent en tous sens, continuellement, silencieusement mais avec ostentation : c’est une présence. On sent bien qu’on est dans le registre des symboles et de la dissuasion : les étrangers n’ont plus leur place à Calais, qu’ils se le disent [3]. On pense alors à toutes les rumeurs qui ont circulé, sans doute hélas plus souvent fondées qu’inventées : la traque des réfugiés, de nuit à la lampe torche, les coups de bâton, les valises de vêtements répandues sous la pluie, les insultes racistes, et à tout instant cette injonction : « Circulez ! »

     On pense ensuite au système des chemineaux anglais que George Orwell avait décrit, pour l’avoir subi lui-même dans les années 1930 : toujours maintenir les misérables en position verticale, ne jamais les laisser s’asseoir ou se coucher ni dans un bosquet, ni sur un banc. Les asiles de nuit, assez éloignés l’un de l’autre pour empêcher le repos et la fixation de quiconque, étaient les éléments clés du dispositif : le chemineau devait rester sur la brèche [4].

     Et voici que, disent à Calais des sources trop diverses pour qu’aucune ne soit crédible, notre police s’empare de réfugiés errants et les lâche dans la nature, loin. Et voilà, dit-on aussi, que des « humanitaires », qui au nom de l’urgence n’auraient pas le temps de penser, ont précipité des réfugiés dans des cars préfectoraux, direction… le Centre de rétention (lequel, sauf expulsion, est l’antichambre de l’errance : le cycle peut recommencer, interdit le stationnement).

     L’après-midi du samedi, présence policière toujours, mais insolite : sous un ciel de traîne devenu engageant, une petite centaine d’humanitaires du C’SUR défile, précédée et suivie de quatre autos et six motos de la police. Le Collectif de soutien d’urgence aux réfugiés (C’SUR) regroupe diverses associations, notamment dans la mouvance caritative, chrétienne, gauche-plurielle et des droits de l’homme. Ce week-end là, un de ses responsables dit à la presse (ou laisse la presse dire) qu’il n’a rien contre les centres de rétention. C’est assez d’une journée pour comprendre que, si l’humanitaire y sert de lien commun, l’unité politique au sein du C’SUR est loin d’exister. Le soir, viendra la réunion « ennemie », comme trop souvent entre convaincus. En tant qu’intervenant, j’ai beaucoup regretté l’absence de débat contradictoire, car la situation politique de Sangatte était un cas unique en France, et personne n’était armé pour y faire face. Par delà les urgences humanitaires d’un côté, et l’affirmation de principes de l’autre, un bilan théorique s’impose.

     Dimanche matin : fort vent de suroît, pluie glacée qui se réinstalle jusqu’à midi, obstinée et croissante. Un de mes hôtes m’offre le privilège d’une balade en auto. Dans la ville, on passe devant l’Algeco où le C’SUR distribue des repas : quelques réfugiés attendent déjà, un car de police passe sans s’arrêter. De Calais vers le sud, au cap Gris-Nez, la côte est superbe. Alignements de pavillons bourgeois, de cabanons sur la dune. Sangatte (la villégiature balnéaire, pas le camp, qui est éloigné de la mer). Un campement réquisitionné par les CRS, avec des camions qui rayonnent autour d’un rond comme les fourmis autour de la goutte de sirop. Sur la route, camionnette de gendarmes, qu’on croisera deux fois, sans compter les longues minutes perdues à ne pas pouvoir la dépasser. Le paysage est si beau qu’on imagine mal, en contraste, ces cohortes quotidiennes rejoignant les lieux de départ vers l’Angleterre, nez au vent.

     Retour plus à l’est : passage devant le camp de Sangatte. C’est l’occasion pour moi de découvrir ce qu’on fait de mieux aujourd’hui en matière de grillages. Du tramé vertical, proportions 2/8 (je suppose), il doit y avoir une raison : les réfugiés ne sont pas des moutons. En tout cas, c’est du solide, mais pour un camp qui se voulait libre d’accès et de sortie, cette débauche de clôtures est pour moi une énigme.

     À mesure qu’on s’approche de Calais par le sud-ouest, le maillage autoroutier et ferroviaire s’impose, dans lequel le piéton s’anéantit. Sous une pluie qui redouble, on laisse la voiture sur un terre-plein, près du pont d’où l’on aura une perspective sur l’entrée du fameux tunnel. Un univers de barrières, fossés, caméras vidéo et barbelés en chevaux de frise – on a fait des progrès : les vulgaires tortillons acérés ont fait place à des lames de rasoir. Pour concevoir cette entrée du tunnel, les autorités françaises ont-elles fait appel à des coopérants techniques recyclés d’Allemagne de l’Est ou de la frontière américano-mexicaine ? Le temps de contempler ce spectacle, sous une pluie battante, nous avions confirmation que le système vidéo fonctionnait : devant la voiture, nous attendait un combi de CRS, doublé d’une jeep de l’armée. Contrôle long et courtois, avec ce message sous-jacent : « N’oubliez pas que nous sommes là. De fait, partout sur la route et dans les rues, on ne saurait oublier la présence policière.

     Voici ensuite le Centre de rétention de Coquelles, qui va être doublé (au moins), intelligemment conçu pour que rien ne soit directement en prise sur l’extérieur ni en vue, auquel font pendant un centre commercial où, jour et nuit, les Anglais viennent puiser alcool et cigarettes à meilleures taxes, et un complexe informatique qui entend bien mettre un jour à contribution une main-d’œuvre venue de l’étranger. À Calais même, à tout coin de rue, le commerçant attend le chaland d’outre-Manche. Et tandis que patrouillent les CRS, les affichettes des buralistes annoncent en anglais qu’« ici l’on vend du tabac en grande quantité. Dans cette stratégie commerciale, Calais aurait préféré que les réfugiés soient invisibles. Mais paradoxalement, les maladresses de l’État aidant, cela s’est traduit par une hyper-visibilité, et à l’échelle nationale par la soudaine renommée du cas Sangatte, et sur place par cette sorte de patrouillage incessant d’hommes en armes, qui ne peut qu’incommoder tout esprit démocratique.

     Retour à Paris, par la gare de Calais-Frethun. Cars plus nombreux de CRS à l’entrée, contrôle des billets comme à l’aéroport. Sur le quai vers Paris, sis entre fossés et grillages, surviennent trois gendarmes, qui se postent au milieu et aux extrémités. Conjecture : « Ça a certainement à voir, mais quoi ? On ne va quand même pas empêcher des réfugiés de quitter le Calaisis pour Paris. Réponse peu après avec le train qui arrive de Paris pour l’Angleterre, pourtant bien isolé du nôtre par le même omniprésent procédé (c’est le premier grillage que j’aie jamais vu en France entre deux quais d’une même gare) : nos trois pandores ont pour rôle de vérifier que personne ne descendra à contre-voie. De retour à Paris, une heure plus tard, je découvre que l’accès au train de Londres n’est possible qu’après un contrôle de vigiles, en bout de quai.

      Le spectacle de toute cette mise en place policière, en l’espace de trente-deux heures, fait froid dans le dos. Fallait-il pour autant se fixer sur Sangatte ? Quelques semaines après, autre voyage pour d’autres raisons à Marseille : et l’on y découvre que la gare Saint-Charles regorge de parachutistes et d’agents de « sécurité », tandis que plus bas, le long du port, hurlent et défilent à vitesse indue, et à tout bout de champ, les voitures de la police. Calais : un art d’écarter l’étranger que la France entière lui envie ? Qu’on se méfie, tout de même et partout [5].

 


Notes

[1] « La main gauche de l’Empire. Ordre et désordres de l’humanitaire », Multitudes, n°11.

[2] Le Camp de Sangatte a été créé par la Croix Rouge, avec l’appui des autorités, en septembre 1999 et en totale inconformité avec le droit commun, pour régler le dit « problème » des réfugiés kosovars et autres qui erraient dans les lieux publics du Calaisis ; l’appellation générique de « kosovar » est restée.

[3] Le 22/02/03, lors d’un débat sur l’asile à France-Culture, G. Cocquempot, maire-adjoint de Calais, interviendra sur « l’hospitalité des Calaisiens », à l’appui de sa thèse sur la nécessaire lutte contre les « faux réfugiés », et ne dira pas un mot des exactions policières qui ont suivi la fermeture du camp. On ne pouvait se départir de l’idée que, dans cette emphase comme dans ce silence, c’était de sa propre inhospitalité qu’il parlait. Sur l’espace libre-affichage de la Maison Pour Tous, les affiches de la conférence-débat avaient été recouvertes par le parti de la majorité municipale.

[4] ) G. Orwell, La Vache enragée, Gallimard, 1935.

[5] ) « Le quadrillage des villes et des lieux publics par des hommes en uniforme voire en tenue de combat et en armes se trouvera bientôt considéré comme un décor naturel », La Mouette Enragée, n°24, janvier 2003, p. 2.

publié dans Vacarme numéro 23 printemps 2003

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Politiques européennes des pêches : les oublis de l’analyse économiste

En décembre 2002, les négociations sur la nouvelle politique européenne en matière de pêche ont tourné à la foire d’empoigne entre les différents ministres européens. Deux camps : les  » pro-pêche  » : (France, Espagne, Portugal, Irlande, Italie, Grèce) et les « anti-pêche  » (Allemagne, Suède, Norvège) se sont acharnés à défendre l’intérêt de leur secteur respectif.

Deux options d’une seule et même logique productiviste et dévastatrice -fermes d’élevage ou pêche industrielle- qui ne vise qu’à satisfaire l’ intérêt des marchands

Pêche intensive …

     La pêche intensive telle qu’elle se pratique depuis des décennies a eu pour effet de mettre en danger les stocks de nombreuses espèces. Aujourd’hui, celles des grands fonds, peu connues car peu étudiées – aucun état initial des stocks n’a été établi – comme la Lingue, l’Empereur, le Beryx, ne sont plus épargnées. Les reproches faits aux pêcheurs par le commissaire européen Franz Fischler et les solutions qu’il propose se résument à l’application d’un “principe de précaution” nécessaire d’après lui au vu du flou scientifique dans lequel baigne le secteur halieutique (les pêcheurs ayant leurs scientifiques et les  » anti-pêche  » les leurs … ). C’est aujourd’hui devenu une facilité pour les pouvoirs de tous poils que de se cacher derrière l’avis des scientifiques de tel laboratoire ou de son concurrent et ainsi d’évincer la question de fond. La question économique, sociale et écologique, en mot comme cent, la question politique.

ou élevage industriel ?

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    L’élevage industriel de poissons, présenté comme une alternative respectueuse du milieu est loin d’en être une ne serait-ce qu’en terme de respect de l’équilibre biologique. En effet, ce type d’élevage nécessite de part sa nature même l’utilisation massive de produits issus de l’industrie chimique : antibiotiques, d’additifs alimentaires aux effets toujours mal connus etc… Par ailleurs, le recours à la sélection génétique aboutit à un appauvrissement dramatique du patrimoine des espèces d’élevage, mais aussi, de part la pollution (alevins  » s’enfuyant « , matériel génétique (œufs, sperme) diffusé dans l’environnement) à une contamination des espèces sauvages situées à proximité des lieux d’élevage. Le phénomène est tel qu’en Europe, de nombreux saumons  » sauvages  » étudiés révèlent posséder d’importantes traces de gênes originaires de saumons d’élevage. Les effets à moyen et long terme sont peu voire pas connus et l’on peut craindre le pire. Ainsi, on a déjà constaté, que la majorité des alevins des saumons sauvages sont à 65% des femelles. Ce phénomène inexpliqué à ce jour est constaté depuis une dizaine d’année à proximité de fermes d’élevage norvégiennes.

La même logique à l’œuvre.

     Derrière les fameux intérêts nationaux mis en avant par les médias européens, on constate qu’une fois encore, la logique du capital est la seule a prévaloir dans ces négociations.

Boulogne-sur-mer. Janvier 2003.


Encadré : Résumé des mesures prises par l’Union européenne.

Limitation des prises :

    Les prises autorisées de cabillaud seront réduites de 45 % à partir du 1er février 2003, au lieu des des 80 % préconisés par Bruxelles. Les quinze repoussent à la fin mars l’adoption d’un plan définitif de reconstitution des espèces pour une mise en application au 1er juillet.

Effort de pêche” :

    Dans l’immédiat, la prise en compte de “l’effort de pêche” – le temps passé en mer – ne s’appliquera qu’aux stocks de cabillaud de la mer du Nord, de l’Ouest de l’Ecosse, du Skagerrak/Kagerrat (au large du Danemark). Il ne touchera ni l’est de la Manche, ni la mer d’Irlande, concession aux marins irlandais et aux français de Boulogne-sur-mer.

Aides publiques :

     Des aides au renouvellement des bateaux pourront être octroyées jusqu’au 31 décembre 2004. Pour chaque navire neuf financé sur fonds publics, un ancien de capacité équivalente partira à la casse.

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