La lutte des chômeurs, précaires et solidaires

Après la lutte des sans papiers et le mouvement de novembre-décembre 1995, l’action prolongée des chômeurs et précaires apporte une nouvelle pierre à la recomposition du mouvement social. Si l’on peut se réjouir du contenu de classe et de la radicalité dont il a été porteur, la vigilance s’impose afin de prévenir toute tentative de mise sous tutelle par les appareils de la gauche. Autre danger et non des moindre, la criminalisation de la lutte et de celles et ceux qui la portent : de multiples peines de prison, le plus souvent avec sursis ainsi que des amendes ont été distribuées à des chômeurs en lutte.

tract. Mvt. Ch-meurs-1.

A cette occasion, la Mouette Enragée a fait paraître des tracts

  Ce mouvement est apparu comme première sur la scène sociale, une flambée spontanée largement relayée par les médias. Les chômeurs habituellement évoqués sous la forme de la seule statistique se rendaient cette fois visibles et offensifs. Par ailleurs, on ne saurait ignorer les années d’actions ponctuelles menées aux quatre coins de l’hexagone par des collectifs locaux aux revendications et contenus souvent différents. Il nous semble pourtant raisonnable de relativiser l’ampleur de la mobilisation. Elle est restée et demeure en dessous des possibilités qu’offriraient un mouvement axé sur la question du travail, du chômage et de la précarité. Le gouvernement le sait et n’a pas hésité à tout mettre en œuvre pour d’abord freiner puis ensuite criminaliser une dynamique qui pouvait sinon l’emporter au moins sérieusement le mettre à mal. (1)

 Ayant pris la mesure du danger, les socialistes, puis dans un deuxième temps les représentants des principaux groupes de chômeurs : C.G.T., A.C. ! , M.N.C.R , A.P.E.I.S. tous débordés tant par les revendications formulées que dans les formes que prirent les actions, ont rapidement tenu un double langage. (2) Le milliard et la matraque pour Jospin, la prime et les 35 h pour la C.G.T. , sans oublier du côté d’A.C. ! Aguiton, V.R.P. multicarte du gauchisme institutionnel, qui ne voulait surtout pas mettre le gouvernement en difficulté, voyant même dans ce mouvement une chance offerte à ce dernier … Depuis le plus fort de la mobilisation en janvier, les choses ont évolué. Une redistribution des cartes s’est opérée et la lutte continue toujours, bien qu’elle ait quitté les feux de l’actualité.

 Quand toujours plus de richesses = toujours plus de misère !

 Une évidence s’impose, la misère a suivi une courbe ascendante et identique à celle des richesses produites dans ce pays. Durant les quinze dernières années, la richesse, fruit direct du travail rémunéré, a augmenté de 2000 francs par habitant et par mois. Dans le même temps, une fraction toujours plus grande de la population a connu une aggravation de ses conditions de vie. Ce paradoxe à lui seul apparaît comme déterminant dans les récentes humeurs sociales. Les revendications immédiates comme la hausse des minima traduisent la volonté des acteurs de s’opposer à la croissance quotidienne de la pauvreté. En 1970,on comptait 2,3 millions de bénéficiaires des minima sociaux, depuis le nombre des prestataires s’est accru de 43 % (3). Ce sont plus de 7 millions de personnes (dont nombre de salariés) qui vivent actuellement en dessous du seuil de pauvreté. A noter que, durant les quinze dernières années, le montant des minima a stagné. Dans ce climat, l’accumulation des scandales financiers tel le Crédit Lyonnais, les valses de la bourse ou la course à l’Euro, jouent à plein l’effet dissonant. Il n’en fallait pas plus en pleine période de Noël où l’hystérie consumériste bat son plein pour soulever la contradiction.

 Le processus s’est enclenché à Marseille lorsque les comités de chômeurs C.G.T. ont revendiqué une prime de Noël. Puis ce fut au tour du collectif de chômeur(euse)s d’Arras de réclamer la hausse des minima en se lançant dans l’occupation de la caisse ASSEDIC (4). Ce ne fut alors que le début d’une longue suite.

 

Extrait SOIR 3 – 29/12/1997 (INA)

Vers un retour de la radicalité

 A la différence d’une lutte se menant dans une boite, les chômeurs ne se battent pas sur un lieu défini, d’où la difficulté rencontrée à s’organiser lorsqu’on est isolé. Les occupations d’ A.N.P.E. et d’ASSEDIC ont donc permis dans un premier temps, de fixer des endroits où les personnes qui voulaient lutter avaient la possibilité de se retrouver. C’est là que furent élaborées les modalités de l’action, menés les débats, multipliés les contacts à l’aide de tous les moyens de communication à disposition Ce fut également l’occasion pour nombre de personnes cassées et isolées de retrouver une place dans un espace collectif, de se ré-approprier pour un temps leur existence. Quand le pouvoir a eu compris que ces occupations permettaient un élargissement et une structuration du mouvement, il ordonna les évacuations, le plus souvent dans la violence. La fin des évacuations vit les comités réinvestir le plus souvent dans un laps de temps plus court, des lieux directement liés à la précarisation ou à la misère des personnes comme les centre E.D.F, les cabinets d’huissiers etc… Mais surtout, cette lutte a renoué avec des modes d’actions disparus de la scène sociale dans les années 80 : occupations ou déménagements de lieux symbolisant le pouvoir de l’ argent, comme les Crédit Lyonnais, la Bourse de Commerce à Paris, les C.C.1… Réquisition de nourriture dans les supermarchés, prise de repas dans les restos de luxe, actions contre les magasins de crédit style Crazy Georges, Cash Conventer… Sans oublier les mairies ou les sièges du Parti Socialiste qui connurent la visite de chômeur(euse)s en colère. La ré-émergence de ces modes d’action n’est passée inaperçue aux yeux de personne. D’une part, ils témoignent d’un certain niveau de radicalité qui ne se contente plus de s’affirmer au travers du seul discours. Ensuite, pour une fraction des personnes qui luttent, l’action directe redevient le moyen de satisfaire -le plus souvent en partie- leurs revendications. C’est le cas des luttes pour le logement où l’occupation est le moyen le plus sûr de se loger dans l’ urgence mais aussi de porter sur la place publique les contradictions du système. Cela ne va pas sans appeler en retour, en fonction du niveau de contrôle exercé par les organisations légitimées par le pouvoir sur le mouvement, sa criminalisation et celle de ses acteurs.

 La gauche dans le mouvement et au pouvoir, danger !

 Etre au pouvoir et dans la rue est dorénavant possible. C’est avec une ubiquité manifeste que la gauche a donné le spectacle. Tantôt dans les occupations, les manifs, sous l’étiquette des Verts, du P.C.F., de la C.G.T. ou d’A.C… les représentants de la gauche plurielle se retrouvaient au coude à coude avec les chômeurs. Ce paradoxe apparent trouva son aboutissement dans un soutien à peine voilé au gouvernement lors des manifs précédant les élections régionales. Après la reconnaissance des principales organisations de chômeurs par Jospin, on assista à l’instrumentalisation rapide du mouvement. Le comité C.G.T. de Marseille, un des premiers à s’être engagé dans la lutte, rentra à la maison, tandis qu’aux quatre coins de l’hexagone, la centrale de Voinet s’empressa d’utiliser ses comités locaux afinr d’appuyer la loi sur les 35 h. En obtenant une place à la table des organismes de gestion, les quatre C.G.T., A.C. ! , M.N.C.P. et A.P. E. 1. S . vont jouer la carte du “donnant donnant”. La C.G.T. s’est ainsi imposée comme la référence syndicale face à F.O. et la C.F.D.T. (5), exclus de fait de cette lutte puisque gestionnaires avec le C.N.P.F. de l’UNEDIC.

 En réponse aux pratiques verticales des associations et des syndicats, une « coordination autonome des collectifs de chômeurs, précaires et solidaires” s’est réunie en février à Nantes ainsi qu’en avril à Strasbourg. Elle regroupe des collectifs locaux qui entendent se structurer en réseau afin de garder le contrôle du contenu des revendications et de la forme de la mobilisation (assemblée générale souveraine). Ce regroupement a déjà lancé des actions communes, gageons que sa dynamique permette un rebond du mouvement ainsi que son élargissement …

 Du travail ! … à la remise en cause de sa centralité

 Le contenu des revendications illustre bien les lignes de partage qui traversent la lutte. Dans un premier temps, la revendication d’une revalorisation de 1500 F de tous les minima sociaux a opéré comme un catalyseur et permis de donner une unité au mouvement. Rapidement, la liste des revendications s’est allongée signifiant la nécessité de pouvoir vivre dignement même sans travail. Et c’est tout naturellement que, face à l’accumulation toujours plus grande de la richesse entre les mains de quelques uns, le partage du gâteau est revenu avec force dans les esprits et les discours. Mais certains mythes ont la vie dure et notamment celui du retour au plein emploi porté par la C.G.T. Les incantations sur le plein emploi n’ont jusqu’ici servi qu’à développer les petits boulots, la précarité et la flexibilité sous couvert de lutte contre le chômage. La période offre l’opportunité de renvoyer au travail salarié sa critique radicale. Et si elle rencontre toujours des difficultés à être entendue ou comprise, elle n’en demeure pas moins porteuse de sens.

Le temps est venu de s’interroger sur la place qu’occupe le travail dans notre vie. Que voulons nous produire et de quelle façon voulons nous le faire, pour quel coût social et écologique. Dans une société où la logique du profit façonne toujours plus les conduites, le dire et le faire, nous devons nous ré-approprier nos existences. Voulons nous réellement perdre notre vie à la gagner derrière une caisse de super-marché, dans une centrale nucléaire, une usine d’armement, pour un emploi-jeune sans avenir ? Il nous faut rompre avec une certaine logique, celle qui nous impose l’identification au poste que l’on nous impose dans la production, ou en nous en excluant, ce qui chez nombre d’entre nous ne génère que culpabilité et repli sur soi. Des collectifs de chômeurs et de précaires ont au delà des revendications immédiates qu’ils ont formulé, commencé à réfléchir à ces questions. A nous de creuser ces pistes car il y a autre chose à défendre que notre survie par des allocations de misère ou la mort lente au bureau et à l’usine !

 Notes

(1) Depuis la lutte contre le C.I.P., il y a une volonté manifeste de la part de l’Etat de réprimer de façon expéditive les mouvements sociaux. La lutte des chômeurs a permis au pouvoir de réitérer la pratique en utilisant la violence et les actions en justice contre des militant(e)s ou des acteur(trice)s de ce mouvement. Nous reviendrons sur cette question ultérieurement.

A.C. ! est une organisation à l’origine mise sur pied par des syndicalistes (la fameuse gauche syndicale) et qui se retrouvent autour de la revue Collectif. La direction de cette structure vise à réactiver les schémas sociaux-démocrates de « la gauche de la gauche », toutefois, certains collectifs d’A.C. ! poussent la réflexion au delà.

Source « A Contre Courant » B. P. 2123 68060 Mulhouse Cedex.

(4) « le président de la C.F.D.T. des ASSEDIC d’Arras demande au tribunal l’expulsion en citant plusieurs noms. Une ordonnance sera rendue dans ce sens ». in « le poing des sans » journal du mouvement des chômeurs d’Arras et d’ailleurs.

La participation des Assoc de chômeurs à la gestion des fonds qui leur sont alloués est très mal perçu par la C.F.D.T. Notat affirme que c’est aux syndicats que revient ce rôle.

Boulogne-sur-mer. Juin 1998.

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