Un réseau : la rue !

Un réseau : la rue !

 

     La question du nucléaire, les catastrophes naturelles, le « printemps des peuples arabes », et les affaires politiques, financières, sanitaires… qui se téléscopent aujourd’hui dans les médias sont traités par ceux-ci, avec le ton qu’il faut, comme des sujets qui s’ensuivent « sans transition ».

Ces derniers nous ont pourtant habitués au clou qui chasse l’autre, au drame qui éjecte la tragédie, à l’émotion qui remplace le sensationnel. C’est l’aubaine permanente qui permet aux « décideurs », au pouvoir comme dans l’opposition politicienne, de se faire oublier ou de se mettre en avant selon la nature et l’éloignement ou la proximité, réels ou supposés, de l’évènement. Le tout orchestré au quotidien autour de faits divers qui, faute de questions de fond, alimentent une frénésie de législation-paravent, de lois en trompe-l’oeil qui s’avèrent la plupart du temps démagogiques et, fort heureusement, inapplicables. Le schéma s’applique tout autant aux ukases d’ordre international.

Ce brassage confus trouvera ses limites dès lors qu’on le prendra pour ce qu’il est : une succession de manipulations plus ou moins opportunes aux desseins sociaux, économiques et politiques de la classe aux affaires.

 

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Dans les rayons du savoir-faire français, un article de choix : le nucléaire. Là encore, la balle dans le pied qui se prend dans le tapis est devenu un classique. Outre le fait qu’on ne sait pas quoi faire des déchets, que des trains les transbahutent vers l’usine de retraitement, que des camions les déversent dans quelque commune à la Municipalité nécessiteuse et peu regardante, ou que des bâteaux les bazardent au Sud, l’opacité sur les risques de destruction massive est un dogme.(3) Le combat contre le nucléaire restant au second plan du citoyen lamda dès lors qu’il y est directement confronté, les militants ne sont souvent perçus que comme des idéologues alarmistes, leurs actions (blocage de trains, araisonnement de navire…) sont présentées comme des entraves à la raison technologique. Et de passer sous sillence la collusion du nucléaire civil/militaire, tarte à la crême bien emballée.

 

La crême en l’occurence est appelée MOX. C’est un combustible dont la radiotoxicité est de 5 à 7 fois supérieure à celle du combustible à base d’uranium enrichi. Par comparaison grossière, le MOX est au plutonium issu des combustibles usés ce que le crack est aux déchets de raffinage de la cocaïne. Sur fond de guerre froide les USA et l’URSS avaient accumulé un armement nucléaire considérable : de quoi faire péter plusieurs planètes. Aussi, la paix (en)gagée avec le retour de la Russie dans le giron de l’économie de marché, les deux puissances ont parié sur le MOX pour éliminer les surplus militaires de plutonium dans le cadre de la politique internationale de désarmement nucléaire -sans compter le marché noir des vieilles ogives soviétiques-… Or, il s’avère que le développement du commerce international du combustible MOX et du retraitement associé pourrait accroître (plutôt que réduire) le risque de prolifération nucléaire. EDF, pour sa part, utilise depuis les années 1990 le mélange MOX pour 20 de ses réacteurs répartis sur six centrales (dont quatre pour celle de Gravelines)(4)

C’est là que le génie d’AREVA s’exprime : les centrales nucléaires mises sur le marché sont les plus sûres au monde. La preuve ? La France est prête -et ce n’est pas nouveau- à équiper la planète entière (et donc n’importe quel régime dément et à commencer par elle-même) de ses EPR, failles telluriques comprises !

Le doute s’est pourtant installé : le nucléaire, est-ce bien raisonnable ? L’Etat nippon va quand même réviser l’ensemble de son parc nucléaire, tandis que sa machine folle dégage des quantités de radioactivité fatales de plusieurs milliers de fois les doses « admissibles » ou « autorisées » (par qui ?). Merkel perd le Bade-Wurtemberg au profit des Grünen. Quant à Sarkozy, Il astique sa carte de VRP. C’est sa façon de compatir avec la population qui grésille au Japon, de plus en plus loin de Fukushima. Et à mesure que la « masse d’air » irradié enveloppe la planète, sans dommage exotique, s’entend : on balise, R.A.S….

 

Le feu vert nucléaire ne risque pas d’être étouffé sous l’oreiller des politicards : la gauche ne peut guère faire montre d’opposition radicale en la matière (fissible); Aubry suggère une option de reniement du « tout nucléaire » (donc toujours un peu, beaucoup, à la folie ?) d’ici 30 ou 40 ans ! Les Verts demandent un référendum, la « sortie du nuc’ s’opérant sur 20 ou 30 ans. La classe politique a ainsi en France le meilleur moyen d’empêcher la fermeture immédiate et définitive des centrales. L’artifice est classique quand il s’agit de décider de notre avenir. Les députés sont unanimes sur la question.

 

Issue de secours

La sortie immédiate du nucléaire leur pose un problème plus politique qu’environnemental ou sanitaire : c’est au capital que doit revenir le bénéfice de toute alternative. Brevets et contrats sont une affaire de marché. Or, pour autant que ce soit urgent, les possibilités de substitution ne sont pas encore vérouillées en terme de profit – les motivations sont identiques à celles qui prévalent pour les sources d’énergie fossiles-. Reste comme appui l’argument crucial, l’idéologie fumeuse partagée, de l’indépendance énergétique de la France. Faut-il rappeler que « les mines d’uranium françaises sont aujourd’hui fermées, mais la contamination demeure. Les sites restent généralement accessibles au public, le danger n’est pas toujours correctement signalé. Les rejets de ces mines (qu’on appelle les « stériles ») sont restés sur place. L’eau de pluie qui les traverse se charge de radioactivité, que l’on retrouve dans l’eau de boisson des habitants et du bétail. »(5) Laissant aller à vau-l’eau ses propres gisements délabrés, la France va donc chercher son uranium en Afrique et surtout au Niger. La Patrie serait donc dépendante du Niger ? Bien-sûr que non, puisque la COGEMA est propriétaire des mines ! La garantie de notre indépendance énergétique, c’est le colonialisme ! Et si d’aventure, les Nigériens décidaient que leur sous-sol pourrait peut-être bien leur appartenir, et si les mineurs se mettaient en grève, et si…

 

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Petit commerce entre amis

Ainsi l’émoi suscité lors des soulèvements des populations en Tunisie puis en Egypte contre leurs despotes respectifs interroge-t-il sur la nature des réactions de l’Etat et des entreprises français quant à la « pesée », particulièrement ardue, des intérêts en jeu et de la position à adopter. Soutenir les régimes dictatoriaux est resté la règle jusqu’à ce que « tout » s’avère perdu, frasques de copinage comprises. Il a donc fallu gloser sur les tergiversations, invoquant tantôt le « risque islamiste », cherchant tantôt le virage sur l’aile du clan au pouvoir vers la « démocratisation ».

D’une part les intégristes en question sont de fait absents de toute initiative de l’insurection, et d’autre part les conjonctions économico-politiques devaient être assurées quelle que soit l’issue du conflit. La soudaineté des évènements, pas même envisagés par les membres de l’ambassade, ni par la barbouzerie, a aussi joué dans le choix épineux du « bon camp ». On comprend mieux la session de rattrapage en Libye avec l’option va-t-en-guerre, exutoire de tapis rouge et de contrats juteux. Le margoulin Kadhafi n’ayant finalement pas acheté nos Rafale, on les lui envoie contre les armes qu’on lui a vendues hier.(1)

Le Libyen -s’en souvient-on ?- avait été privé de la foire-expo du 14 juillet 2008 à la tribune offcielle place de la Concorde, pour avoir manifesté ostensiblement son opposition au projet d’Union pour la Méditerranée cher à Sarkozy et aux grands patrons français. Le Tunisien Ben Ali, l’Egyptien Moubarak et le très controversé(2) Syrien El-Assad étaient eux alors des amis, invités au défilé.

Pour l’heure la voix de la France toussote un appel à « l’arrêt des violences » en Syrie, ne moufte pas sur le Yemen, Bahrein, le Qatar…

Trois choses sont certaines : d’abord, Sarkozy a besoin d’avoir « sa » guerre, ne fût-ce que pour endosser un costard international et hexagonal autre que celui qu’il s’est taillé dans l’exubérance et le comique de répétition. Ensuite la reprise en main de l’OTAN renoue à l’évidence avec la politique colonialiste de la canonnière que masque mal une prétendue « arabisation » du conflit, avec les interventions en armes et argent de l’Arabie saoudite et de l’un ou l’autre Emir chez un voisin en crise. Enfin, il urge pour l’Occident de faire émerger de la masse hétéroclite des insurgés les poulains compréhensifs pour un « avenir commun », comprendre : « à l’ancienne » et en pérennisant les projets entérinés par les désormais honnis prédécesseurs. L’ingérence humanitaire est l’alibi (sans jeu de mots) idéal d’un impérialisme sans cesse en quête de respectabilité. Les peuples à soumettre devenant secourables dès lors qu’ils refusent d’être soumis et qu’ils ont une chance, ou a fortiori la certitude, de renverser le pouvoir en place. Et de déployer rotomontades, armes et bagages à leur intention pourvu que lesdits insurgés sachent que ça n’est pas gratuit, que la démocratie à un coût, dont il faudra s’acquitter auprès des maîtres-exportateurs d’icelle.

L’intervention est un investissement, qu’il s’agisse de guerre, de cataclysme ou de marasme économique. Le FMI et la banque mondiale ne sont jamais loin derrière les armées de militaires, de techniciens ou de secouristes.

 

Un fond social

Car il faut qu’on se le dise, ce sont davantage les luttes des travailleurs sur le terrain qui sont le ferment des bouleversements tels que ceux qui traversent le monde arabe. En 2010, pour ne remonter qu’à un passé récent, au Yemen, une grève générale est menée en début d’année par le mouvement sudiste (autonomiste) en signe de refus d’être amalgamé à Al-Qaïda. En Algérie, les cheminots paralysent le pays en mai, en décembre, la police fait face à un mouvement étudiant. En Tunisie, les travailleurs de l’entreprise Teleperformance se mobilisent sur des questions salariales. En octobre 2010 toujours, les fonctionnaires marocains sont en grève. En Egypte, 800 travailleurs du pétrole (tiens !) débrayent et menacent de s’installer devant le Parlement (tiens,tiens !)… (6)

On a beau nous le seriner, il n’y pas de « Révolution Facebook ». Médias et Capital ne vendent que l’écume d’une vague de fond qui surgit du désir, du besoin de l’émancipation du prolétariat. Il leur faut absolument évacuer cet aspect primordial, essentiel, des rassemblements de travailleurs dans la rue. Aucune puissance capitaliste ne pourra faire croire qu’elle adhère, de par son antagonisme définitif, historique, aux peuples qu’elle les soutient politiquement, économiquement, financièrement et militairement. Des masses de Libyens se précipitent à la frontière tunisienne et des Tunisiens s’exilent vers l’Italie… Rejet. Systématique. Que les insurections tournent court, que les réprimés se connectent aux « réseaux sociaux » de l’internet, qu’ils contactent leurs amis afghans, irakiens, kurdes, éthiopiens, érithréens, soudanais, maliens… ils apprendront vite comment ils seront reçus en Europe.

S’il est un réseau objectif sur lequel il faut s’appuyer, ailleurs et ici, ensemble : c’est la rue. Que son expression soit internationale et s’inscrive dans la seule réalité qui vaille ici : la lutte des classes.

 

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Notes :

(1)L’AQMI s’est borné a annoncer son soutien aux révolutions tunisienne et égyptienne mais envisage d’armer les rebelles anti-Kadhafi (Voir le « Canard enchaîné du 30 mars). Curieux paradoxe que des détenteurs d’otages occidentaux se retrouvent dans le même camp que ceux-ci contre un éxécuteur en chef qui appelait de ses voeux que l’Islam devienne « la religion de toute l’Europe », lors de sa visite à Berlusconi (Libé en ligne du 30 août 2010).

(2)Y-compris dans le monde arabe ; la suspicion étant générale quant à son implication dans l’assassinat de l’ex Premier ministre libannais Rafic Hariri.

(3)Le tabou définitif sur la question du nucléaire a été un postulat du « Grenelle de l’environnement ». Les rapports sont bidonnés et le mensonge érigé en système.

(4)Source : Wikipédia

(5)Source : site Sortir du nucléaire

(6)Lire régulièrement la publication gratuite d’Echanges et mouvement : Dans le monde une classe en lutte, dont un tirage est joint en encart dans le présent numéro de La Mouette enragée..

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