“Au pays d’Usinor”, la projection et le débat autour de l’expérience du Syndicat de Lutte des Travailleurs d’Usinor-Dunkerque.

“Au pays d’Usinor”, la projection et le débat autour de l’expérience du Syndicat de Lutte des Travailleurs d’Usinor-Dunkerque.

Rapide retour sur la soirée du 23 septembre où en compagnie de camarades du Syndicat de Lutte des Travailleurs d’Arcélor-Mittal de Dunkerque nous avons débattu autour du film de Richard Prost : “Au pays d’Usinor”.

Avouons le après coup, l’organisation et la réussite de cette soirée relevaient quelque peu du pari, et il le fut finalement avec un certain succès puisqu’une cinquantaine de personnes assistèrent à la projection et à sa suite entamèrent le débat durant près d’une heure et demi.

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 Pour nous, l’intérêt de cette réunion était double: d’abord évoquer une expérience que nous qualifierions “d’autonomie ouvrière” et en regard de cette histoire, faire le point sur ce que la période actuelle porte de limites mais également de possibles dans la lutte contre le capitalisme.

La restructuration de nombreux secteurs de la production a entraîné la disparition d’une mémoire, de réflexes et de pratiques de classe qui laisse aujourd’hui un vide lourd de conséquences. Cela fut répété à plusieurs reprises et semblait assez partagé par une partie importante de l’assemblée. Les témoignages de jeunes travailleurs renforcèrent cette idée lorsqu’ils évoquèrent les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien, afin de simplement discuter et échanger sur ce qu’ils vivent et subissent sur leurs propres lieux de travail.

Pour autant, depuis, d’autres manières d’envisager la lutte et de l’organiser ont fait leur apparition comme c’est le cas par exemple dans le secteur du nettoyage ou de la restauration rapide. Des “collectifs de solidarité” aux travailleurs en lutte mêlant syndiqués, non syndiqués et associatifs ont joué un rôle déterminant ces dernières années dans l’issue et le succès de ces bagarres.

Le “mouvement contre la réforme des retraites” fut également discuté et à travers lui le rôle de pompier social et la fonction intégratrice des bureaucraties syndicales.

Nous reviendrons plus longuement dans les pages du prochain numéro de La Mouette Enragée sur le déroulement de cette soirée ainsi que sur le fond des discussions qui s’y sont tenues. D’ores et déjà nous tenons à remercier les camarades du SLT ainsi que toutes les personnes présentes lors de cette soirée. Nous remercions particulièrement Richard Prost de nous avoir fourni une copie de son film.

Le site de richard Prost : http://prost.tv/1.html


Retour sur la soirée du 23 septembre

 
Le 23 septembre 2011 la Mouette enragée organisait une soirée débat autour d’un documentaire de Richard Prost : Au Pays d’Usinor. Ce documentaire tourné en 1984 relate une expérience de lutte ouvrière dans le secteur de la sidérurgie. Il évoque une partie de l’histoire du Syndicat de Lutte des Travailleurs (SLT) à Usinor Dunkerque alors que vient de se produire un grave accident à l’aciérie. Il paraissait églement important de faire connaître ce film interdit à deux reprises (1985 et 1986) au festival  » Cinéma et Monde Ouvrier  » de Saint-Nazaire.
Revenir sur cette expérience bientôt vieille de 30 ans avait pour nous un intérêt multiple.

Un intérêt historique, certes, celui d’un retour sur une expérience de combat ouvrier mené contre la restructuration d’un pan stratégique de l’industrie à un moment où la gauche est au pouvoir et les centrales syndicales soumises à la volonté moderniste de l’État.
Une histoire qui nous parle encore aujourd’hui car si dans la sidérurgie les restructurations sont achevées, nous traversons actuellement une période de réorganisation qui frappe d’autres secteurs : les transports, l’énergie, les communications… ces restructurations produisent les mêmes effets sur les travailleurs : licenciements, intensification du travail, nouvelles techniques de contrôle et de gestion de la main d’œuvre, maladies, suicides, etc.
Mais avant tout, ce court métrage est à notre connaissance un des rares documents témoignant d’une démarche ouvrière autonome et collective dans la région, au moment où ailleurs d’autres empruntaient des chemins identiques : le SDB à la BNP, le Comité 79/84 à Longwy, le SAT à la Poste, le SNPIT à Air Inter.
Aujourd’hui, l’intégration des centrales syndicales à l’appareil d’État est achevée et s’illustre dans la série de « démobilisations » et défaites sciemment orchestrées ces dernières années. Pour autant, l’exigence qu’exprime les travailleurs d’organiser et contrôler leurs luttes par et pour eux-mêmes n’a pas disparu. Elle n’a cessé de prendre des formes changeantes : depuis les Coordina-tions des années 80, aux Assemblées Générales syndicales de base de 1995, en passant par les Assemblées Interprofessionnelles ou les AG de villes de 2003, les comités locaux de lutte contre le CPE, etc.

Les débats ayant suivi la projection ont d’ailleurs rebondi sur certains de ces points. En effet, ont été évoqués différentes luttes qui se sont produites notamment à l’automne 2010 contre la réforme des retraites, mais également le besoin pour les travailleurs d’un espace de discussion où échanger sur les conditions de travail.

Coup de projo sur une lutte ouvrière et le débat publique qui s’en suivit.

Suite à la projection du film, une discussion s’est engagée entre les personnes venues assister à la soirée et les camarades du SLT. Trois grandes thématiques sont ressorties de ces échanges : un patronat avide de bénéfice au mépris de la vie ; des syndicats et parfois des ouvriers jaunes1 préférant leur intérêt personnel à la sécurité de chacun ; un manque croissant de communication entre les ouvriers d’une même usine et, par là même, entre les salariés.

Patrons meurtriers : 210 morts à Usinor depuis l’ouverture

Face à une direction qui laisse mourir ses salariés en ne leur permettant pas d’exercer en toute sécurité, le SLT s’est créé et a agi à chaque manquement entraînant des drames. Ce sont ainsi 210 ouvriers qui sont morts à Usinor depuis son ouverture.
Personne ne bouge quand un ouvrier meurt ou se blesse sur son lieu de travail, mais quand le patron est séquestré ; haro sur les terroristes !
Ce sont eux les terroristes : patrons, juges aux ordres, inspecteurs du travail conciliants. Lorsqu’un de ces derniers avait l’heur de s’intéresser aux conditions de travail des ouvriers « il ne tenait pas plus d’un an ou deux » souligne un des camarades du SLT.
Aujourd’hui peu de choses ont changé. A cette différence près que maintenant les boulots les plus dangereux sont effectués par des sous-traitants. Ainsi, Mittal a beau jeu de dire qu’il n’y a pas de mortalité dans l’entreprise : on ne compte pas bien sûr les morts dans l’ambulance. Même pour ceux qui meurent sur place, certains ne sont pas comptés car ne faisant pas partie des ouvriers Mittal. D’ailleurs les entreprises extérieures comptabilisant trop d’accidents ne peuvent plus avoir de contrat avec Mittal ; elles cachent donc les accidents.
Pour le SLT un travailleur est un travailleur qu’il soit de l’entreprise ou non. Alors forcément les chiffres diffèrent.

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Quand 2 morts peuvent valoir une légion d’honneur

Encore un exemple du rôle tenu par la justice lorsqu’il s’agit de condamner des patrons meurtriers. Dans le film, deux décès sont évoqués suite à la suppression d’un pont à la coulée continue. Le SLT intente alors des poursuites au pénal contre Marcus, directeur des aciéries de Solac à l’époque. Il est alors condamné à 5 000 Fr d’amende et de la prison avec sursis.
Les suites d’un autre procès sont encore plus édifiantes sur cette connivence de fait entre justice et patronat. Après 13 années de procédure suite à un nouveau décès dans l’entreprise, le même Marcus est condamné à 6 mois de prison avec sursis. Il propose alors à la famille de retirer sa plainte contre une grosse somme d’argent. En effet, cet honnête homme n’aurait pas pu en cas de récidive recevoir sa légion d’honneur !!!

Des syndicats et des travailleurs à la botte des patrons

De tout temps il y a eu des jaunes dans toutes les boîtes ; c’est pas nouveau ! Mais cet état de fait s’est accentué depuis que l’outil d’organisation des travailleurs, le seul légal, à savoir le syndicat sert la cause des patrons.
La culture de la lutte a beaucoup changé. On l’a vu notamment en 81. Avec l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, les syndicats se sont tous tus et surtout la CGT. On ne pouvait plus se battre contre un gouvernement dans lequel les camarades communistes pointaient. Et puis les patrons y ont mis leur graine : divisons les ouvriers pour mieux régner, faisons leur croire qu’ils participent réellement à la réussite de l’entreprise. Ainsi ils ne lutteront plus contre l’entreprise dont ils ont l’impression d’être eux-même les entrepreneurs. C’est ce qu’a mis en place Mittal : des réunions dans des hôtels 5 étoiles avec des bourreurs de crânes canadiens présents pour diviser les travailleurs en passant par les cercles de qualités, leur dernière invention est la PEP petite entreprise personnelle que chaque travailleur peut développer pour participer à la grande entreprise. Foutaise que toutes ces inventions patronales qui n’ont que pour but d’éloigner les travailleurs de la lutte quotidienne : pour l’amélioration de leurs conditions de travail et contre la main mise des patrons sur les revenus de leur production.
Et les syndicats dans tout ça ? Même si la CGT ne peut plus utiliser les mêmes excuses qu’en 81 (la présence du PC au gouvernement) qui améliorera la condition des travailleurs ; il y a bien longtemps qu’elle n’est plus là pour défendre les travailleurs face aux requins navigant dans les eaux troubles de la bourse. Pour exemple la réaction de celle-ci lors de la reprise à Gandrange d’Arcelor par Mittal : « après tout Mittal c’est pas si mal que ça ». Comme le dit le camarade du SLT : « T’as perdu quand t’en es là ! ». Car il ne faut pas se leurrer Mittal reste en France pour l’instant car il peut bénéficier des aides de l’état lors de chômage technique partiel sans avoir à débourser un centime pour les impôts puisque le siège social est au Luxembourg. Mais lorsque la situation ne lui sera plus favorable, il n’hésitera pas à mettre les voiles pour retrouver ailleurs des coûts de production moindres.

On nous cache tout, on s’dit plus rien

La presse bourgeoise depuis longtemps propriété des patrons ne parle des actions des travailleurs qu’en les présentant comme de dangereux terroristes prêts à tout pour garder leur gagne pain quitte à détruire, polluer, séquestrer, etc. Ou alors ils sont décrits comme des inconscients prenant en otage les gentils travailleurs qui n’ont rien demandé et qui veulent tant aller travailler. Bref les travailleurs en grève sont une engence qu’il faut empêcher de nuire et patronat et gouvernement ont tout a fait raison de faire en sorte que le droit de grève soit rogné.
C’est avec cet état de fait en tête que le SLT a attaqué les patrons de Mittal au pénal ; pour faire de la publicité sur ce que les médias nous cachent habituellement. Et oui, travailler tue !
Néanmoins, cela peut aussi être un avantage de ne pas passer dans la presse de son maître.
Mais bien plus grave que la désinformation ambiante, il y a le manque total de communication qui semble gagner tous les travailleurs. Le patronat n’est d’ailleurs pas innocent dans ce manque de communication. Un bel exemple encore une fois mis en place à Arcelor Mittal : les grands réfectoires qui permettaient autrefois de prendre le repas ensemble et de discuter ont tout simplement disparu. Sont venues les remplacer des petites cuisines de 6 places environ empêchant toute discussion de groupe.
Autre exemple : les prises de poste perlées monnaie courante dans de nombreuses boîtes. Personne ne commence à la même heure, donc les pauses ne sont pas prises ensemble (quand elles peuvent être prises) et fins de poste échelonnés pour tout le monde. Impossible dans ces conditions de discuter entre collègues.
Le problème va bien au-delà de l’entreprise, on ne discute plus entre travailleurs. Il n’y a plus de lieu de discussion à l’intérieur ou en dehors de l’entreprise qui permettrait a minima de se tenir au courant les uns les autres et pourquoi pas de mettre en place des stratégies de lutte contre le patronat et les gouvernants qui les soutiennent.

De là à dire que recréer des lieux de discussions ouvertes non phagocytés par les syndicats mais bel et bien entre les mains des travailleurs serait une partie de la solution, hé bien oui ! Se parler, échanger, se rencontrer n’est-ce pas déjà un premier pas vers la lutte contre ces “ patrons ripoux “, comme le proposent certains intervenants. N’hésitons pas à nous rejoindre et à discuter dès que cela est possible ; n’attendons pas les appels des syndicats pour nous réunir dans la rue. Car ces ballades ne sont bien souvent pas des lieux d’échange. Utilisons l’espace public comme nous l’entendons, pas besoin pour cela des centrales ou d’une quelconque autorisation.

Notes :
1 – On entend par « jaune » les syndicats et travailleurs qui avant de penser à aider, soutenir, défendre, etc. leurs collègues réfléchissent à comment plaire aux patrons pour en tirer des avantages divers.

 

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